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Élégie pour une ville éternelle

Je sais qu'il est bien trop tôt, peut-être même bien trop tard, pour dire la réalité crue. Qu'on vient à peine d'enterrer les morts, que l'odeur du sang hante encore les lieux du carnage. Mais il est temps de mettre fin au deuil silencieux. Il est temps de retourner sur ses pas et de regarder la sauvagerie de certains hommes dans le blanc des yeux...

 

 

Vendredi 13 novembre. Aux environs de 22h, mon téléphone s'affole. Le Monde, CNN, le New York Times tous envoient un flash info « Attentats à Paris », « fusillade au stade de France », etc. Bizarrement, je ne comprends pas tout de suite la gravité de la situation. Ici, en Algérie, on grandit comme les héritiers d'une décennie d'attentats, de bombes et de tueries. Alors on s'habitue, on devient un peu cynique, un peu distant par rapport à ce genre d'horreur. Je me suis couchée. Ce n'est que le lendemain, en me réveillant, que je prends conscience de l'importance de ce qui s'est passé.  Sur Europe 1, on annonce déjà plus de 100 morts. Un frère d'une victime s'exprime. L'attentat est revendiqué. Des gens vont d'hôpital en hôpital chercher des parents, des amis, l’état d'urgence est décrété.

Beaucoup sont jeunes, très jeunes

Deux semaines plus tard, l'état d'urgence a été voté pour trois mois supplémentaires. La Constitution risque d’être changée en France et hier (c’est-à-dire le 27 novembre) a lieu une première cérémonie de commémoration : un long silence aux Invalides, où résonnent les noms des citoyens tombés. Beaucoup de noms ont des consonances maghrébines, juives, espagnoles, de toutes origines...  tous Français. Sans compter les pauvres touristes venus là pour quelques jours, espérant découvrir la Ville-Lumière, ne sachant pas qu'ils ne la quitteront jamais plus. Beaucoup sont jeunes, très jeunes. La vingtaine, des étudiants fan de Death of Metal venus faire la fête, se vider la tête, des amis sortis dîner pour fêter quelque chose ou encore ceux qui passait par hasard devant le Stade de France.

Et puis, il y a les survivants. Ceux qui vont continuer à entendre des bombes dans chaque bruit un peu trop fort. Ceux qui les écoutaient impuissants, et qui se sont mis à chanter la Marseillaise pour se donner du coeur au ventre, pour s'assurer qu'ils étaient encore entourés de compatriotes, de gens comme eux. Ceux qui sentent l'odeur métallique du sang mêlé à la fumée des armes et certains qui ont été sauvés par le cadavre d'un ami tombé sur eux.

Il y a ceux à qui on avait dit « Je vais au Bataclan ce soir - je dîne à La Belle équipe avec des potes, je rentre bientôt - je ne suis pas loin du stade là... », et qui passent des jours dans la pire des enquêtes imaginables.

On fait quoi maintenant ?

Mais à présent il suffit de chercher du regard ceux qui ne sont plus là. Il est temps de se demander «  alors on fait quoi ? ».

Pour l'instant, on essaye de recommencer à vivre en faisant plus attention, en étant plus prudent. Il n'est plus question d'insouciance. On tente de dire qu'on n’a pas peur, on tente de s'en convaincre. Mais rappelons-nous aussi que pour combattre l'ennemi, il faut le comprendre. Ne vous enfermez pas dans l'idée qu'il s'agit d'une guerre de l'Islam contre lui-même et le monde. Ce serait faire insulte à tous les musulmans du monde au plus profond de leur chair. Il n'y a pas d' « »Etat islamique », il n'y a que Daesh, une secte qui lobotomise les jeunes et leur fourre une arme dans les mains pour tuer leurs frères. Qui se serait avisé d'appeler le Klu Klux Klan de bons chrétiens ?

Jetez-leur vos rires au visage

Ne vous renfermez pas sur vous-même : le monde continue de tourner et vous vous devez de suivre le mouvement même si, pour l'instant, cela semble vide de sens. Ne les laissez pas vous voler votre vie, votre liberté. Ne les laissez pas faire de vous des ombres apeurées qui sursautent au moindre bruit. Faites leur face de la meilleure façon que vous pouvez, en leur jetant vos rires au visage. En vous embrassant en plein milieu des Champs Élysées. En buvant un verre de vin chaud dans un petit bistro à Saint-Michel. En vous promenant sur les rues pavées du Marais. En vous asseyant simplement sur un banc au Jardin des Plantes. Mangez une gaufre sous la tour Eiffel, faites vos courses de Noël pour toute votre famille. Ne laissez pas Paris s'éteindre, devenir grise et morne. Parce qu'elle est le symbole de la vie, le symbole du bonheur, le symbole de l'art, de l'amour, du savoir, de la liberté. Elle est tout ce qu'ils veulent détruire. Alors vivez cette ville, aimez là, chérissez chaque petit réverbère. Découvrez-en de nouveaux aspects tous les jours. Montrez leur que le savoir-vivre à la française existera encore et toujours, quand plus personne ne se souviendra de leurs noms, de leurs visages. 

En s'attaquant à Paris, ils ont blessé la plus belle cité du monde. Nous pleurons avec elle et nous prierons pendant des jours. Moi je prie pour que, l'année prochaine, je puisse retrouver le Paris de mon enfance, celui qui a un parfum de magie d'impossible, où tout a un éclat éternellement nouveau, avec les gens pressés dans le métro et les langues du monde entier qui résonnent dans la foule.

Lina Messaouedene, TS3 – Liad, Alger

Article publié dans le Journal du Liad n°14, janvier 2016


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janv. 14, 2016 Catégorie : Billets Posté par : auteur1