Journaliste, le plus beau métier du monde

Adlène Meddi est journaliste et reporter algérien. Il est, depuis 2009, rédacteur en chef d’El Watan week-end avec Mélanie Matarese. M. Medddi a tout d’abord fait ses études de journalisme à l’Université d’Alger puis à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales de Marseille. Mais il est aussi écrivain. En 2002, il publie un premier roman policier : Le Casse tête Turc puis un deuxième en 2008 : La prière du Maure.

En mars dernier, lors de la semaine de la presse, il est intervenu au lycée pour être le rédacteur en chef du magazine « Alger en 2030 » réalisé par les élèves de seconde 5.

Intéressé par son parcours, j’ai demandé un rendez-vous pour parler avec lui. Il m’en fixa un le samedi 21 septembre 2013 dans un café de la place Audin, à Alger centre. Par manque de place de parking, mon père me déposa sur une place bondé de monde. Celle-ci étant pleine de cafés, j’appelai M. Meddi pour lui demander où il était.

Quelques instants après, j’étais assis, en face du journaliste, prêt à lui poser toutes mes questions…

 

Pourquoi avez-vous choisi le journalisme comme profession ?

Ce n’était presque pas un choix. Lorsque j’ai obtenu mon bac, je n’ai pas trouvé mon bonheur dans les spécialités proposées. J’étais en filière littéraire : il y avait, comme matières, philosophie, histoire, langue… J’ai trouvé cela trop statique comme études. Ce n’était pas des domaines où l’on pouvait bouger, se déplacer. A côté, il y avait le journalisme. J’étais déjà, au lycée et au collège, quelqu’un qui lisait les journaux et suivait les événements politiques. De ce fait, j’ai choisi cette spécialité : on se déplace énormément, on voyage, on rencontre plusieurs personnes, très différentes, on ne reste pas dans le même environnement, et ce n’est pas un travail classique dans lequel on commence à 8 heures et l’on finit à 16 heures. Le journalisme est donc confronté à toute la réalité de la société.

Vous êtes aussi romancier, la littérature et le journalisme sont-ils liés à vos yeux ?

Pas vraiment. Ils ne sont pas liés car ce sont deux manières d’écrire, de travailler, d’être et d’approcher la réalité complètement différentes. L’écriture d’un roman, c’est être dans l’intemporel : nous n’écrivons pas pour l’instant mais dans le passé, l’avenir ou le présent alors que l’écriture journalistique est basée sur l’instantané, la rapidité. C’est essayer d’aller au fond des choses mais pas de la même manière que dans la littérature. C’est complètement un autre langage. Le langage journalistique est un langage presque mathématique, très précis. Le langage littéraire est autre chose : on se permet des rêveries, des spirales de langue. Ce n’est donc pas vraiment pas la même chose.

Comment en êtes-vous arrivés à être rédacteur en chef d’El Watan week-end ?

Cela démarrait d’un projet. J’étais reporter au quotidien El Watan et je voulais passer à autre chose car, avec l’âge, après dix ans dans le quotidien, je désirais aller vers une formule hebdomadaire. J’avais donc porté un projet avec ma femme qui est maintenant ma corédactrice en chef, cela a abouti. Le projet a été accepté par El Watan. Nous sommes donc devenus, automatiquement les responsables de cet hebdomadaire.

Pourquoi avoir choisi le journal El Watan et pas un autre ?

J’avais déjà travaillé dans d’autres journaux mais depuis que j’ai commencé à exercer mon métier en 1998, j’ai toujours rêvé de faire partie de la rédaction de ce journal car c’est quand même une référence de la presse en Algérie et même ailleurs à l’étranger. C’est vraiment un journal indépendant du point de vue politique et financier et cela, c’est très important pour pouvoir travailler tranquillement. Il a les moyens, au niveau matériel ainsi qu’au niveau des projets éditoriaux. C’est donc un luxe de travailler dans un journal comme ça.

Que pensez-vous du journalisme en Algérie, aujourd’hui, par rapport à celui des années 60-70 ?

La première différence est que, jusqu’aux années 80, il n’existait pas vraiment de journalisme indépendant. Il y avait quasiment un journalisme d’Etat, au service du gouvernement. Il n’y avait pas une réelle liberté de la presse comme aujourd’hui. Le problème de la liberté de la presse aujourd’hui se pose autrement, on en reparlera tout à l’heure. L’autre différence est la langue : jusqu’aux années 90, la majeure partie de la presse était écrite en français. Maintenant, avec l’arabisation, de plus en plus d’étudiants arrivent sur le marché et le lectorat devient de plus en plus arabophone. La presse arabe connait donc un grand succès. L’autre différence importante est la formation. Jusqu’aux années 80, il y avait une excellente formation en journalisme, ce qui est moins le cas en ce moment. Il faut savoir qu’aujourd’hui, plus de 80% des journalistes ne viennent pas d’écoles de journalisme mais d’écoles d’économie, de langue, d’histoire, de sciences politiques.

Quels sont les rapports entre le journalisme algérien et le journalisme au Maghreb ?

Malheureusement, les relations sont pratiquement inexistantes, ce qui n’est pas normal. A l’ère d’internet, des réseaux sociaux, il y a très peu de relations entre les médias sauf quand il y a un événement incluant les pays du Maghreb. Mais cela reste rare, alors que la presse au Maghreb fait face aux mêmes problèmes, dans le même environnement : ce sont des pays où la transition démocratique est difficile, où la liberté de la presse est relative…  

 

Quel est votre opinion sur la liberté de la presse en Algérie, aujourd’hui ?

Le problème de la liberté de la presse est relatif. En occident, elle peut paraître absolue mais elle est limitée d’un côté par des lois, des chartes, une déontologie, de l’autre par la pression économique, et ce ne sont là que des exemples… En Algérie, c’est la même chose. Comme en Europe, la liberté de la presse est limitée par les contraintes économiques, avec lesquelles tout journaliste doit composer. Il y a aussi quelques lignes rouges politiques à ne pas dépasser, la question du Sahara occidentale en est une. Il est difficile d’en parler de façon la plus honnête possible. Mais à côté de cela, il y a également une vraie liberté en Algérie, plus grande que dans la plupart des pays arabes.  

Le fond du problème n’est pas toujours de voir ce qui est limité dans notre liberté en tant que journaliste, mais de faire le travail aussi proprement et professionnellement que possible,  afin que l’autre partie (l’Etat, les milieux d’affaires…) ne puissent pas nous gêner. Il faut donc faire parler tout le monde, ramener de vraies preuves, recouper ses sources, blinder son sujet et alors là, plus personne ne peut rien faire contre vous. Il faut donc travailler avec professionnalisme, pour pouvoir profiter de la liberté.

Que pensez-vous des récentes révolutions dans le monde arabe ?

Ce qui s’est déroulé dans le monde arabe était quelque chose d’attendu depuis un certain temps, car les régimes arabes étaient devenus complètement hors du temps : autocrate, dictateur, prédateur. Cela a, en même temps, coïncidé avec l’explosion de la jeunesse arabe. Cette jeunesse est branchée sur l’extérieur, elle regarde ce qui se passe ailleurs, elle a une conscience politique, elle a des aspirations qui sont bloquées par ces régimes. C’est ce qui a donc crée cette onde de choc : la conjonction de ces deux phénomènes. Sans doute ces révolutions arabes ont-elles entrainé des résultats assez peu encourageants pour le moment. Mais cela n’est, à moins avis, qu’une étape. Aucune révolution ne s’est faite en deux ans. La Révolution Française a mis plus d’un siècle avant que le régime puisse être une vraie république laïque. La révolution est donc un processus très long. Il y a beaucoup de personnes pessimistes mais moi, je dis que ce n’est qu’une étape.

Pourquoi selon vous, l’Algérie a été épargnée par ce phénomène ?

La première raison est que les Algériens sont toujours traumatisés depuis la violence des années 90. Aujourd’hui, la société pense que le changement ne peut plus venir par la violence. La deuxième chose est la conjoncture financière de l’Algérie. Celle-ci permet d’acheter une certaine « paix sociale » et de calmer les gens. On peut distribuer des logements, des aides, des emplois à chaque fois qu’il y a une concentration de colère, même si ce sont des solutions temporaires car cela dépend aussi du prix du pétrole. La troisième raison est qu’il n’y a pas une coupure totale entre la société et l’Etat : beaucoup de gens travaillent directement ou indirectement pour l’Etat. Certains croient en cet Etat et ne le considèrent pas comme un ennemi.

El Watan parle beaucoup des élections présidentielles en ce moment, dans ses Une, ses articles. Pourtant, ces élections ne semblent intéresser personne dans le pays, et les jeunes encore moins. Qu’en pensez-vous ?

El Watan a récemment fait un sondage qui a montré que les lecteurs nous en voulaient pour cela. Ils nous en veulent car nous ne parlons pas assez de la vie quotidienne, des préoccupations des étudiants et des jeunes. Selon eux, nous sommes trop dans l’analyse, trop dans la politique, trop dans l‘explication compliquée. Mais c’est toujours un dilemme pour un journal de référence. El Watan essaie de demeurer sur ce qui a fait sa réputation, à savoir les enquêtes, les grands sujets, tout en tentant d’équilibrer le tout avec des sujets plus locaux, plus particuliers, plus originaux, des rubriques régionales. El Watan vient, par exemple, de créer un supplément de huit pages : El Watan étudiants car ces derniers nous ont reproché de ne pas parler assez de l’éducation, de l’université. On essaye donc de répondre à cela. Mais c’est encore très difficile de rester une référence et de parler de sujets de proximité à la fois : la santé, l’éducation, le sport, l’argent, la consommation.

Comment travaillez-vous avec les réseaux sociaux ?

Depuis trois ou quatre ans, avec l‘explosion des réseaux sociaux, les journaux travaillent beaucoup avec ces derniers car c’est une nouvelle manière de trouver l’information car ils se sont imposés comme des médias alternatifs où l’information est très rapide et très variée selon le réseau sur internet. Par exemple, j’ai beaucoup d’amis en Tunisie, en Egypte et au Liban sur Facebook. Je peux beaucoup travailler sur les sujets à propos du Moyen-Orient, plus rapidement. En plus de cela, l’information peut être personnalisée : on peut communiquer avec la personne qui a fournit l’information, chose impossible dans un média classique comme le journal ou un documentaire. D’autre part, les réseaux sociaux permettent de faire parler du journal, de ne pas rester uniquement sur la presse papier, de pouvoir recueillir l’information. C’est donc une vraie révolution dans les médias.

De quelle manière triez-vous et hiérarchisez-vous les informations qui circulent dans ces réseaux ?

Le premier genre d’information que l’ont peut trouver sur ces réseaux sont celles qui concernent des faits, dans ce cas là, il faut la vérifier, la recouper avec d’autres témoignages, l’enrichir. Le deuxième genre sont celles essayant de capter l’attention du public. Par exemple, la semaine dernière, le sujet phare était le fait que Cheb Khaled devienne marocain. Pour savoir que l’information intéresse, il faut voir si elle est partagée. Je peux donc penser que cette dernière est plus ou moins importante. Plus une information est partagée, plus elle monte dans le classement. Mais le plus important reste de vérifier l’information. Ce n’est pas parce qu’une information circule sur Facebook qu’elle va être publiée. Il faut la vérifier autant de fois qu’il le faut et ce n’est qu’après cela qu’elle pourrait être publiée. C’est très important. Il y a dix ans, il y avait deux, trois sources d’informations principales. Maintenant, il y en a énormément, on est bombardé d’informations. L’importance pour hiérarchiser tous cela est la vérification.

Que pensez-vous de la presse arabophone ?

La presse arabophone s’est beaucoup développée en Algérie car, tout simplement, le lectorat et les journalistes algériens est de plus en plus arabophones depuis les politiques d’arabisation des années 1970 et 1980. Une bonne partie de la presse arabophone en Algérie a connu un immense succès pour une autre raison : contrairement à la presse francophone, elle travaille dans la proximité, le fait divers, les sujets intéressant directement la société. Mais cela est loin d’être un phénomène isolé. Pour la télé, avant, on regardait surtout les chaînes françaises, France 2, France 5, Arte. En ce moment, il y a une explosion en Algérie des chaines arabes avec de plus en plus d’émissions, des feuilletons sociaux et romantiques, etc. Tout cela a profité à cette presse qui est maintenant la plus lue, et de très loin, en Algérie.

Quels sont les rapports de presse arabophone et francophone en Algérie ?

Il n’y a pas de rapports entre les deux presses mais entre les journalistes car, souvent, entre un journaliste francophone et un journaliste arabophone, il n’y a aucune différence si ce n’est la langue de travail. A part cela, il y a des rapports « normaux », des rapports de corporation. Il n’y a pas de défiance, de méfiance. C’est clair, il y a de la concurrence, mais il faut avouer que nous sommes perdants sur toute la ligne : El Watan tire à 150 000 exemplaires quand El Khabar tire à 400 000. En revanche, chacun garde sa spécificité. Si la presse arabophone est très lue, la presse francophone reste beaucoup plus influente pour une raison très simple : les dirigeants de ce pays sont beaucoup plus francophones qu’arabophones, en tous les cas pour le moment. La presse francophone reste donc une référence. Il y a donc une forme d’équilibre entre les deux presses.

Sur ce, nous avons échangé quelques mots, un au revoir, un merci et je suis parti, à la recherche de mon père, ne sachant pas où il s’était stationné.   

                                (Octobre 2013)

                           Mohamed Yacine CHITOUR Mohamed 4.1

Article publié dans le Journal du liad n°10