Hommage à Assia Djebar

 « Elle, d’un mouvement des épaules qui décelait une grâce blessée, se détournait, poursuivait sa quête le long des couloirs sombres, des chambres jamais habitées où il lui semblait soudain que, sa vie entière, elle persisterait à errer ainsi, errer encore, silhouette perdue dans les rets de l’oubli, qui fait quelques pas, s’arrête, se penche, tige souple, par une fenêtre, se retourne pour promener encore son ombre mince sur les murs immaculés que peut adoucir par moments la lumière du jour glissée à travers les stores que le petit homme tentait toujours de lever »

Les enfants du Nouveau Monde

« Trois journées blanches […] blanches de poussière […] poussière lente qui rend la journée peu à peu lointaine blancheur qui insidieusement efface, éloigne, fait chaque heure presque irréelle […]
Journées blanches de cette poussière […] Poussière de l’oubli qui cautérise et affaiblit et adoucit, et… Poussière.
Trois journées blanches de ce brouillard mortel. »

Dans le Blanc de l’Algérie

« Rien autour de nous ; vous avez dit l’Algérie ? Celle de la souffrance d’hier, celle de la nuit coloniale, celle des matins de fièvre et de transe ? Vous avez dit cette terre, ce pays : non, un rêve de sable, non une caravane populeuse mais évanouie, non un Sahara trahi. »

Dans le Blanc de l’Algérie

 

Je donne comme responsabilité à cet article de vous présenter l’une des plus grandes écrivaines algériennes. Une écrivaine qui a su charmer toute l'Afrique du nord et marquer la littérature française en devenant la première femme du Maghreb élue à l’Académie française. Une écrivaine qui a su allier à la fois « la consolation » (Assia) et « l’intransigeance » (Djebar). Une écrivaine qui s’est donnée pour devoir de creuser et mettre à jour l’histoire de son pays à l’aide d’une plume intime et profonde. Une écrivaine qui nous a quittés le 6 février 2015 et qui n’est autre que… Assia Djebar.

Assia Djebar, de son vrai nom Fatma-Zohra Imalayène, est née un 30 juin de l’année 1936 à Cherchell. De nationalité algérienne, elle est auteure de romans, nouvelles, poésies et essais en français mais aussi réalisatrice de films. Bourgeoise de par sa naissance, Assia Djebar grandit au sein d'une famille traditionnelle algérienne à Mouzaya, dans la Mitidja auprès d’un père instituteur et d’une mère berbère. Elle fait ses études en Algérie jusqu’en 1954, année où elle quitte son pays natal pour la capitale française. Elle y intègre le lycée Fénelon puis l'École Normale Supérieur de Sèvres. La Soif  paru en 1957 est son premier roman, c’est à ce moment qu’elle décide d’adopter un pseudonyme Assia, « la consolation » et Djebar, « l'intransigeance ». En 1962, elle retourne en Algérie mais elle repart trois ans après pour revenir en 1974. Dans Le blanc de l’Algérie elle résume ses voyages fréquents entre les deux pays qui ont rythmé sa vie : « Je m’installai désormais dans de constants allers-retours, me résignant à cet entre-deux, entre deux vies, entre deux libertés, celle de plonger en arrière, le plus profond, celle de me précipiter en avant et d’entrevoir, à chaque fois un nouvel horizon !... » (p. 211). Elle étudie l’histoire du Maghreb et s’en inspire pour bon nombre de ses œuvres. Parmi celles qui ont eu le plus de succès, on peut citer par exemple Les Enfants du Nouveau Monde, roman(1962), Poèmes pour l'Algérie heureuse, poésie (1969), Loin de Médine, roman (1991), Ces voix qui m'assiègent: En marge de ma francophonie, essai (1999)… Le 16 juin 2005, elle est élue au fauteuil 5 de l'Académie française, succédant à Georges Vedel. Elle connait donc une notoriété et une influence dont très peu d’auteurs maghrébins peuvent se vanter.

Dans le Blanc de l’Algérie

Il y a quelques semaines, j’ai eu le plaisir de lire l’un de ses romans et aujourd’hui je désire vous en faire part. Publié en 1995, Le blanc de l’Algérie est un récit qui retrace l’histoire de l’Algérie à travers la procession d’écrivains algériens morts entre 1960 et 1994. Une procession qui met en lumière d’autres aspects de l’Indépendance et des années noires. Assia Djebar cherche aussi à rendre hommage aux grands noms de la littérature de son pays natal morts par accident, par maladie ou assassinés. Elle regroupe les témoignages de la famille, des amis pour rapporter avec le plus de fidélité les derniers instants du défunt et le moment de l’inhumation. Son œuvre est avant tout dédiée à Mahfoud Boucebci, M’Hamed Boukhobza et Abdelkader Alloula, « ces chers disparus » dont elle n’accepte pas la mort et qu’elle tente de ressusciter en partageant les souvenirs qu’il lui reste d’eux. Elle élargit ensuite son récit avec le cortège d’écrivains dans lequel s’invitent des épisodes de la guerre. On retrouve dans Le Blanc de l’Algérie une historienne qui tente de relier ces morts à une origine plus ancienne car elle incorpore dans son récit des souvenirs poignants et douloureux de la guerre d’hier, qui rappelle autant le courage que l’humanité de ces hommes, morts pour que l’Algérie vive. Ne connaissant pas ces épisodes de la guerre, j’ai découvert des destins de martyr comme pour la première fois. J’ai aimé sa façon de présenter l’histoire, redonnant à ces personnes un nouveau souffle de vie et leur rendant hommage en empêchant qu’ils disparaissent des mémoires.Mais on y voit aussi une femme algérienne qui revendique le pouvoir d’une littérature étouffée, qui réclame une parole pour exposer, en débusquant les ambiguïtés, une Algérie dans toute sa beauté et dans toute sa folie. Elle invoque la mort de ces écrivains qui ont marqué la conscience algérienne pour inciter les jeunes à perpétuer cette tradition littéraire.
Le blanc de l’Algérie, plus qu’un besoin d’écrire sa mémoire, semble être une recherche identitaire par cette nécessité de connaître la véritable histoire de son pays. Comprendre la passé avant pour pouvoir analyser le présent, savoir d’où l’on vient pour décider où l’on va. Assia Djebar a vécu entre deux cultures et elle renoue avec ses racines par l’intermédiaire de tous ces auteurs qui ont connu et écrit sur l’Algérie à différentes époques. Elle invoque ces morts car elle les sait détenteurs de ce savoir absolu que les vivants ignorent encore. Ils ont laissé derrière eux des présages « Et Feraoun écrivait quelques mots avant de mourir : “ Bientôt on le sent ce sera la fin. Mais quelle fin ? La plus banale peut-être qui sera pour chacun la plus logique. Peut-être aussi la plus inattendue qui apparaîtra après coup comme la seule possible, celle à laquelle chacun jurera d’avoir songé et qui n’étonnera personne, mécontentera tout le monde, permettra enfin à ceux qui sont encore là de se remettre à vivre, en commençant par oublier. ” » (p.122) Aujourd’hui, elle a rejoint ses chers disparus, et je me plais à l’imaginer auprès ces défunts, découvrant enfin les mystères de la vie et de la mort mêlées, se confrontant aux réponses des questions qu’elle s’était tant posées. Revenue dans son pays natal, je la vois, comme elle les voyait, flottant entre les particules de poussière blanche et veillant sur ses proches. 

 

Mélissa Mimouni, 2de 6 –Liad, Alger

Article publié dans le Journal du Liad n°13, avril 2015