Un combat de boxe littéraire qui en dit long

Le samedi 26 septembre 2015, eut lieu une conférence à l’IFA pour le moins particulière, qui attira plus de 220 personnes ! Son sujet était « Les limites de la liberté dans l’écriture ». Mais ce n’est sans doute pas tant le thème qui attira autant de monde, mais bien ceux qui étaient venus pour en parler. Il s’agissait en effet de Chawqi Amari et de Kamel Daoud, deux monuments de la littérature algérienne en français et chroniqueurs hors pair qui allaient nous offrir une conférence, sans nul doute, exceptionnelle.

 

Un journaliste avait pour rôle de questionner les deux invités et modérer la rencontre, Nourredine Azzouz. Après une rapide introduction et biographie d’Amari et de Daoud, le sujet put être abordé, « Les limites de la liberté dans l’écriture ».

Conflit d’ego ou d’intérêt ?

Kamel Daoud expliqua tout de suite que la principale contrainte de l’écriture était le public, parce que l’auteur est toujours obligé de penser à lui. Au-dessus de son épaule, tel un ange ou un démon, une petite voix en effet l’empêche parfois d’écrire ce qui peut choquer. La conférence vient donc de commencer, et de belle façon. Le journaliste sérieux a pris tout de suite son travail à cœur et Kamel Daoud a répondu à la première question, tout en douceur, avec une belle métaphore… Mais ce n’était sans compter sur Chawki Amari, venu soudain rompre le calme, le rythme et l’ambiance ! Tout de suite, il mit les choses au clair : le sujet était certes intéressant, mais il n’allait pas en parler. Lui, préférait évoquer les sujets qui fâchent, l’Algérie, le quotidien des Algériens. Il commença par une phrase qui donna le ton : « Je suis là devant vous, je vous parle en français, dans un Institut français… Mais où sommes-nous ? En plein Paris ?... Ce n’est pas normal !  » Mais pourquoi a-t-il alors accepté l’invitation si c’est aussi dérangeant de s’exprimer au sein d’une institution française ? Ou n’aurions-nous pas dû lui rappeler la fameuse phrase de Kateb Yacine à propos de la langue française, considérée comme un butin de guerre après l’indépendance ? C’est une posture si facile de critiquer l’Occident, pour éviter de se remettre en question.

Clown ou écrivain ? Il faut choisir

Pourtant, toutes ces interventions étaient suivies d’applaudissement et de rires. Le public était conquis par ce que lui-même a appelé un « show ». Ce personnage atypique, presque un amuseur public, poussa même le spectacle encore plus loin, en attaquant par quelques pics Kamel Daoud. Le temps d’un instant, je me suis crue dans un combat de boxe, dont les coups étaient les mots. Mais ce soir-là, seul l’un d’eux avait décidé de combattre. En effet, Kamel Daoud resta calme face à toutes les remarques de son collègue, il esquissa même parfois quelques sourires, qui en disaient bien plus long que milles mots.

Autour de moi étaient assis beaucoup de jeunes étudiants algériens qui ne cessaient de rire et d’applaudir les deux auteurs.

Une sorte d’étrange Paradis sans lumière

Le peuple Algérien est un peuple submergé d’histoire, débordant de souvenirs parfois au goût amer. Le peuple algérien a connu en effet son lot de misère, son lot de souffrances, son lot de luttes et de combats mais aussi son lot de secrets, de tabous, de silences... Il vit aujourd’hui au crochet de son histoire. Il n’oublie pas et n’oubliera jamais. Mais, comment expliquer à ceux qui n’ont pas connu la terreur, la guerre et le sang que nous sommes heureux et que tout va bien uniquement parce que, il y a 20 ans à peine, c’était pire. Comment expliquer à ceux qui ne voient qu’à travers la télé, qui n’entendent qu’à travers la radio et qui ne lisent qu’à travers internet, que leur pays doit rester surtout à l’ombre des projecteurs du monde ? Comment expliquer à ceux qui ne veulent plus se taire, que la parole est d’argent mais que le silence est d’or ? Comment expliquer aux jeunes que nous sommes reconnaissants envers ceux qui nous ont sortis de « l’enfer » pour nous conduire vers cette sorte d’étrange paradis sans lumière qui est notre quotidien aujourd’hui, à nous, les Algériennes et Algériens d’aujourd’hui  ?

Le passé appartient au passé et plus jamais l’histoire ne se réécrira. Il appartient à nous et seulement nous de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Ce jour-là, à l’IFA, j’ai découvert une jeunesse algérienne qui regardait droit devant elle, sans jamais se retourner. Une jeunesse algérienne qui constatait, analysait et reprochait les failles de son présent, et qui était prête à bouger pour son avenir. Une jeunesse algérienne qui n’avait pas froid aux yeux.

Je compris alors que Chawki Amari et Kamel Daoud n’étaient pas seulement des auteurs accomplis et des chroniqueurs de talent, mais qu’ils étaient également, ce soir-là plus que jamais, à mes yeux, le symbole d’une jeune Algérie en soif d’expression et de dénonciation.

Sirine Bessab, TES - Liad- Alger

Article publié dans le Journal du Liad n°14, janvier 2016