Rencontre avec Edwy Plenel

Une interview exclusive et exceptionnelle avec une des plus grandes personnalités du journalisme en France et qui a bien voulu parrainer MaGHzine.

 

« L'âge auquel vous êtes, est celui que j'avais lorsque j'étais en Algérie. C’est l’âge de tous les possibles, c’est un âge essentiel où il y a des empreintes parfois douloureuses, parfois heureuses, mais ce sont ces empreintes qui vous détermineront profondément. »

Edwy Plenel

L'Institut Français d'Alger a accueilli, l'après-midi du samedi 13 octobre 2012, M. Edwy Plenel, grande personnalité du journalisme français, dans le cadre d'une conférence intitulée « Le Journalisme d’investigation à l’heure des nouveaux médias ». À l'issue de cette intervention, nous (Nesma Merhoum, Fouad Boudjedra et Lydia Haddag) avons eu l'honneur de rencontrer M. Plenel, au « bureau du livre » de l'IFA.

C'est ainsi qu'installés dans l'atmosphère décontractée d'un salon, et accompagnés de Mme Fasla (mère de Nesma Merhoum, et officieux agent de presse et photographe), nous entamons notre entretien avec Edwy Plenel, toujours souriant, chaleureux, intéressé et intéressant.

Nesma Merhoum (N.M.) : Intéressons-nous à votre parcours. Vous avez vécu en Martinique, où votre père était vice-recteur d'académie. Il a cependant été radié de l'Education nationale pour ses engagements anticolonialistes, et s'est installé avec vous et votre famille ici même à Alger, où il a occupé un poste de fonctionnaire coopérant. Vous avez donc vécu votre adolescence et votre première année de faculté à Alger. Ainsi, vous avez affirmé durant la conférence que l'Algérie avait influencé vos valeurs, très marquées par la lutte pour la tolérance et contre les inégalités. Cela m'amène à vous interroger sur l'influence que la société algérienne a pu exercer sur vous.

Avant que M. Plenel ait eu l'occasion de répondre, un agent de l’institut nous interrompt pour informer M. Plenel du programme de la soirée. Ainsi ce dernier nous offre sa première réponse.

PlenelEdwy Plenel (E.P.): L'âge auquel vous êtes, est celui que j'avais lorsque j'étais en Algérie. C’est l’âge de tous les possibles, c’est un âge essentiel où il y a des empreintes parfois douloureuses, parfois heureuses, mais ce sont ces empreintes qui vous détermineront profondément. Et pour moi l’Algérie, à ce moment-là, s'est inscrite dans une notion de déplacement. Mes parents, de par leurs itinéraires, entre les Antilles et l’Algérie, nous ont appris à nous déplacer, à ne pas être dans une fixité, dans une immobilité, à chercher l’autre et donc à comprendre que nous – soi – c’est d’abord une relation à l’autre. Un poète martiniquais, qui était un ami de Frantz Fanon, nommé Edouard Glissant, et décédé il y a deux ans, défend l’idée de « l’identité relation », contre l’idée de « l’identité racine » unique, l’identité « immobile » . Ainsi, une plante qui a une racine unique va finir par flétrir. Il lui faut des petits liens, des petites radicelles, des petits réseaux pour qu’elle vive : c’est ce qui la fait vivre. L’identité relation, je la théorise aujourd’hui de cette manière, mais c’est comme ça que j’ai grandi. Je dis souvent, par rapport à la question de l’anticolonialisme, que les peuples martiniquais et algériens m'ont enseigné de ne pas oublier ce que je suis. Je suis français, et je n’ai pas honte de mon pays. Je ne suis pas dans la repentance des bêtises, je suis dans l’idée de comprendre cette histoire, et de la lier. Cela ne vaut pas seulement pour la situation coloniale, c’est encore une fois une question de compréhension de l'autre, comment construire quelque chose avec l'autre, comment l’autre est au coeur de notre construction personnelle. C'est ce que m’a appris l’Algérie. C’étaient les années 60, et dans le monde entier, on commençait à considérer la jeunesse en tant classe d’âge à part entière : on pense aux régimes bureaucratiques en  Tchécoslovaquie, à la révolution culturelle en Chine, au renversement des dictatures militaires en Amérique Latine, au festival panafricain à Alger, à Mai 68 en France, etc. À l'époque, il y avait aussi un contexte qu’il ne faut pas enjoliver, car il y a eu des aspects sombres, lorsque les régimes ont commencé à être plus autoritaires.

Donc, au fond, mon itinéraire a ses particularités, mais autrement, il est classique par rapport à ces personnes qui ont été jeunes dans les années 1960 et qui ont été marquées par cette période.

Lydia Haddag (L.H.) : Ce qui est intéressant dans ce que vous dites, c’est qu’il y a, d’un côté cette notion de « tisser des liens », que vous avez évoquée durant votre conférence, et de l’autre celle de « dénouer » les liens.

E.P. : J'ai en effet évoqué la notion de « tisser des liens », mais aussi celle des « n?uds », et c’est là tout autre chose. C'est ce qui fait souffrir un peu, ce qui oppose de la résistance. J’ai expliqué ça durant la conférence, et dans beaucoup de débats depuis un an en France, pour le cinquantenaire de l’Indépendance de l'Algérie. Mais, hélas, ce n’est pas encore le point de vue majoritaire. J'ai expliqué qu’ il y a en France toutes sortes de mémoires. La mémoire de tous ceux qui font partie de l’immigration algérienne, de tous ceux qui ont participé a la fierté de l’Indépendance, il y a la mémoire vaincue des harkis, mais qui sont dans une histoire qui était aussi une histoire coloniale et d’oppression. Il y a aussi la mémoire vaincue et différente des pieds noirs, il y a la mémoire des juifs d’Algérie qui est encore une autre histoire, il y a celle des berbères islamisés, des berbères judaïsés, qui représentaient une part de l’Algérie. Il y a eu un superbe livre, Les Héritiers du silence, fait par une jeune femme (ndlr : Françoise Dosse, paru en janvier 2012), qui, parce que son fils a un jour obtenu les confidences de son grand-père, a réussi à faire parler son père, du million et quelques de jeunes français venus faire la guerre ici, en Algérie, et qui n’en parlent pas. C’est cela que j’appelle « dénouer », et je dis qu’en France, nous ne devons plus laisser la question coloniale enfermée dans un placard. Il faut la dénouer, et ça veut dire assumer la diversité des mémoires, réconcilier ces mémoires. Ça  ne veut pas dire qu'on dira aux enfants de harkis que leurs parents sont des traîtres, non. Les harkis étaient parfois pris entre deux feux etc. L’indépendance algérienne, c’est à la fois une histoire glorieuse, mais aussi une histoire qui a ses problèmes, et qui a du évoluer, se construire. Il y a l’indépendance, puis il y a la liberté, et tout ce qu’on invente. La révolution française, c’est pareil : elle a donné Napoléon Ier, c’était une dictature, et plus d'un siècle plus tard, il y a eu la République. Chaque peuple fait son chemin. Je pense que c'est ça, « dénouer ». C'est vrai que ça fait du journaliste, un « apporteur de mauvaises nouvelles », parce que c’est celui qui met le doigt là ou ça fait mal, et c’est vrai que beaucoup de journalistes se disent : « Pourquoi je vais m’embêter à faire ça ? Je vais prendre des coups, avoir des ennuis. »

Il est vrai que mon parcours est imprégné de ma génération, de tous les emballements des années 70, mais j’ai fait du journalisme un engagement, non pas au sens partisan, mais au sens d’une famille politique autour de ses idéaux démocratiques. Mais c’est une très bonne idée en effet de lier les idées de « tisser des liens » et de «  dénouer les n?uds » !

N.M. : Vous parlez d' « identité relation » et d’ « identité unique », on retrouve ces notions dans vos réponses concernant ce qui se rapporte aux politiques d’immigration en France. On vous « accuse » de proposer des idées, sans donner de solutions. Le rôle du journaliste ne serait donc pas tant de donner des réponses que de soulever les questions ?

E.P. : En l’occurrence, sur l’immigration, je fais parler des vérités de fait (ndlr : cf. compte rendu de la conférence de Lydia Haddag). La France a toujours été un pays de mouvement, à commencer par les migrations intérieures : je suis moi-même issu d’une famille bretonne.

Aujourd’hui, il faut passer des examens de français, étudier le français et le maîtriser, avant de venir vivre en France. Alors que, pour apprendre une langue étrangère, rien ne remplace l'immersion.

Mais dîtes-moi, comment désigne-t-on, en français, quelqu'un qui parle mal ? On dit qu'il baragouine. Mais alors, d’où vient ce mot, baragouiner ? Il nous vient des travailleurs bretons, qui, souffrant de la disette dans leur région qui était très pauvre, – considérée comme le « tiers-monde de la France » – venaient à la ville pour y trouver du travail. Ils ne parlaient pas un mot de français, et demandaient du pain : bara ; et du vin : gwin. C'est comme ça que le terme est né. Ainsi, la Seine-Saint-Denis, le fameux « 9-3 » était un département peuplé de travailleurs bretons, qui constituaient la première immigration intérieure. De même, durant la Première Guerre Mondiale, parmi les tirailleurs africains –  qui venaient aussi d’Afrique du Nord – et qui constituaient la « chair à canon », se trouvaient aussi des bretons, dont la plupart ne parlait pas beaucoup français. Suivirent les belges, les espagnols, les portugais, les italiens et,  bien avant, les communautés juives d’Europe centrale, qui étaient dans la misère et qui venaient en France. Par la suite, il y eut notre longue histoire coloniale, ce qui montre que la France a toujours été un pays d’immigration et c’est ce qui fait son identité, c’est cela que nous devons assumer comme imaginaire collectif, c’est là notre histoire.

Ce qui se passe en ce moment, c’est que la France vit un période charnière. Il y eut des moments où l’immigration ne posait pas de problème. Ce n'est plus le cas à présent pour deux raisons. D'abord, parce que l’immigration constitue majoritairement la classe populaire, et son lieu de renouvellement. Cette génération, qui est au c?ur des débats d’aujourd’hui, est issue de familles d'ouvriers algériens, marocains et tunisiens : des ouvriers de France. Il y a donc derrière ça une question sociale : on a tendance à évacuer les classes les plus opprimées, considérées comme  violentes, barbares. La deuxième raison réside dans le fait que la France a besoin de sortir de son imaginaire colonial. Tout ceci est une démonstration de faiblesse : c’est être faible que de penser que l’autre met en cause son identité.

En ce qui me concerne, c'est simple : je ne suis pas baptisé, je n’ai pas de religion, ni de croyance. Mon père a été élevé dans le catholicisme, ma mère dans le protestantisme, j’ai grandi à Alger, et j’ai eu des amis qui m’ont fait découvrir un Islam dans toute sa tolérance et son ouverture. J'ai vécu dans les Antilles et donc dans la culture créole, et ma compagne est issue d’une famille juive d’Europe centrale. Je suis tout ça à la fois.

Je considère donc que tout ce métissage n'est pas un problème, car la laïcité, contrairement au contre-sens que l’on fait, ce n’est pas interdire les religions, et encore moins dans l’espace public. La laïcité, ce n'est pas construire quelque chose qui est de l’ordre du religieux. Ensemble, on construit autre chose. La laïcité, c'est donc dire que nous pouvons cohabiter avec nos apparences, et nos croyances, exister et s'enrichir mutuellement avec ce que nous sommes ! C'est pour cela que je rappelais ce qui est très peu connu en France : Aristide Briand, né à Nantes comme moi, qui est à l’origine de la loi de 1905 et qui venait de l’extrême gauche de l’époque, énonçait « la séparation des Églises et de l’État ». Il y a dans cela l’idée de reconnaître les religions minoritaires (à l'époque protestante et juive), et de leur donner le « droit de cité ».

Par ailleurs, lorsqu'on se penche sur les discours de l'époque de la construction de la Grande Mosquée, on retrouve un éloge de l’Islam par tous les officiels du régime, parce qu’à l’époque on parlait de « La Grande France ». Je n’ai aucun problème avec ça, car tous les chiffres prouvent que l’immigration est une chance, qu’elle participe au développement du pays et que c’est un enrichissement.

Aujourd’hui nous traversons un moment de crise, de crispation propice à la mise en place de la logique du « bouc-émissaire » : nous faisons face à une crise économique, une crise sociale, mais aussi une crise morale, parce que l’Europe doit comprendre qu’elle ne donne plus le « La » au monde. Nous avons vécu cinq siècles, où, pour apprendre la musique, même en Chine, il fallait jouer du Beethoven. Pendant cinq siècles, toute culture avait un lien avec l’Europe, les officiels chinois ont bien aujourd'hui des uniformes « costume-cravate ». Ce cycle a commencé avec Christophe Colomb, lorsque l'on a tourné le dos à l’Orient. Dès ce moment-là, nous commencions à être désorientés . Nous avons donc inventé l’Occident, et perdu notre part d’Orient. Ce cycle est terminé, et cela se reflète dans la crise qui traverse l’Orient et qui s’explique : c'est une crise de la modernité, parce que Al-Qaïda et Ben Laden sont des produits de la modernité.

Nous sommes donc pleinement dans cette phase-là, une période dans laquelle il faut que nous apprenions à nous dire que l’on peut être heureux, et fier d’être ce que l’on est, sans être dominateur, ni puissant. Et alors, on peut être riche et épanoui sans dire : « je suis au-dessus des autres ». Entendre aujourd’hui un homme politique parler de « civilisation inférieure » ça me... (ndlr : laisse sans voix sans doute). Un autre terme, le mot « assimilation », revient souvent dans les discours politiques, en rapport avec la notion d’ « identité relation ». Je conçois qu’on utilise le verbe «s'intégrer», mais « assimiler », c’est autre chose. Cela revient à dire à l’autre : « Tu dois me ressembler, la norme c’est moi », c'est à dire souhaiter l’effacement de l’autre, et finalement sa mort en tant qu’autre.

Il faut donc garder à l'esprit que nous traversons un moment de crise, qui cause l'apparition de telles logiques de rejet systématique, afin de parvenir à dénouer ces questions.

Fouad Boudjedra (F.B.) : Revenons à Edwy Plenel en tant que journaliste. Dans le contexte géopolitique actuel, on remarque que l’Algérie est un peu « l’exception au printemps arabe » et à tous les bouleversements engendrés comme l'ont titré plusieurs journaux et magazines. Par ailleurs, on rappelle souvent que « le printemps algérien » de 1988, est un peu le premier des printemps, comme l'a souligné une spectatrice de la conférence.

Ainsi, considérez-vous qu'il existe une réelle liberté de la presse en Algérie ? Quelle rôle cette cette presse joue-t-elle dans l'amélioration des libertés et l'installation d'une démocratie en Algérie ? Est-ce que ceci peut être comparé à ce qui se passe ailleurs dans le monde arabe ?

E.P. : En premier lieu, je pense qu’il faut resituer le débat sur la presse en Algérie dans un contexte plus global. L’Algérie a encore une fois payé son audace : c'était en 1988 et elle fut la première. Aujourd'hui, avec le décès de l'ancien président Chadli, tout le monde s’en rappelle brusquement, et dit que la constitution de Chadli était formidable, alors qu’à l’époque il avait été méprisé. L’Algérie a eu cette audace, et elle l’a payée très cher, comme un peu plus tôt, lorsqu'elle a été au coeur de l’ébranlement de l’empire colonial français. Moi, je serais très mal venu pour donner des leçons parce que je comprends qu’en Algérie, on soit prudent, et qu’on réfléchisse. En effet, l’Algérie a vécu deux guerres, deux guerres civiles, car la guerre de Libération était aussi une guerre civile qui a déchiré le pays.

En second lieu, je pense que deux questions se posent. L’Algérie n’est pas hors du monde, j’ai parlé (ndlr : cf. conférence) des réseaux sociaux, du numérique, d'Internet qui met l'Algérie aux fenêtres du monde, comme tous les pays. On peut aussi parler de l’ouverture de l’audiovisuel algérien : va-t-il y avoir des chaînes privées, etc.

En revanche, en ce qui concerne la question de la presse algérienne, et des médias algériens, cela renvoie à la question d’un écosystème démocratique et social, et de comment l’Algérie va-t-elle le recréer. C’est évident que le renouvellement de la classe politique est nécessaire, comme chacun sait. J'ai moi-même critiqué la Présidence sous Mitterrand, en disant on ne vit pas avec le même président pendant 14 ans, donc je comprend bien que l'on se pose de telles questions ici. J'ai certains principes, mais ce n’est pas à moi de faire le diagnostic, à la place des algériens, c'est donc à eux de prendre cette responsabilité.

L.H. : Finalement, chacun est donc responsable de sa propre liberté.

E.P : Oui, et c’est exactement le message que souhaite faire passer Stéphane Hessel, qui peut être considéré comme un message « dur » à assimiler.

F.B. : Cependant, puisque dans le monde arabe, nous savons que les puissances islamistes s’ingèrent dans les affaires des autres états arabes, qu’elles soutiennent, et financent des partis appartenant à leur tendance religieuse et politique, est-ce que le monde occidental, avec ses valeurs revendiquées des « droits de l’homme », de « l’égalité » , de la « liberté », n’a pas un rôle à jouer dans cette situation ? N’est-ce pas se dégager de sa responsabilité vis à vis de ces pays en bouleversement, en condamnant les conflits qui s'y déroulent, et finalement justifier leur absence par de la non-ingérence, tandis que que pendant ce temps, les puissances et les idées extrémistes gagnent du terrain parce qu’elle ne s’interdisent pas l’ingérence ?

E.P : En l'occurrence, ils ont fait pire dans le cas de la Libye. La France de Sarkozy, qui a voulu effacer sa compromission, c’est elle qui a donné la Libye au Qatar. Donc non, je pense surtout, qu’aucune nation n’est propriétaire des droits de l’homme, qu'aucune culture n’est propriétaire de ces valeurs-là : elles appartiennent à toute culture, et naissent de toute culture. Elles peuvent s’inventer différemment, mais selon les mêmes principes, dans différentes cultures. Ce qui m’importe, et je ne parle pas au nom d’un pouvoir, mais en tant que citoyen, c’est d’abord d’accompagner ce mouvement là en étant au plus près de ce mouvement, de sa contradiction, de sa complexité. Ce qui m’a désolé en France, c’est qu’en même temps qu'avait lieu cette intervention libyenne, (si Sarkozy était encore président, peut-être aurait-il également plaidé en faveur d'une intervention syrienne), on attise les peurs xénophobes et la haine chez nous. Au nom de quoi, va-t-on sauver le peuple libyen, au nom d’une solidarité avec des peuples arabes et musulmans ? Alors qu'en même temps, en France on parle de «  l’arabe », du « musulman », de « l’islam ».

Cela semble un peu hypocrite, donc je pense qu’il ne faut pas attendre grand chose des puissances européennes, car elles ont trop à faire. Il faut sortir des anciens chemins, arrêter de penser que tout ce qui bouge dans le monde provient de la main des États-Unis, d’Israël etc. Il faut cesser de se trouver des excuses. Je vous conseille vivement de lire ce petit livre très pédagogique, Considérations sur le malheur arabe, de Samir Kassir. Un superbe livre très émouvant, et écrit dans les pires moments, durant l’invasion de l’Irak.

L.H. : Dans le même style, j’ai lu un petit livre d’Amartya Sen intitulé La démocratie des autres, dans lequel il explique qu' « on ne peut pas transposer les systèmes ».

E.P. : C’est bizarre que vous évoquiez Amartya Sen, car c'est lui qui a créé l’IDH, (Indice de Développement Humain), pour donner sa place à l'éducation entre autres, alors qu’on ne parlait jusque là que de notions de croissance. Amartya Sen est indo-anglais, l’Inde est la plus grande démocratie démographiquement, mais pas seulement, c’est aussi un modèle démocratique  construit sur la diversité et non sur l’uniformité.

L.H.: Donc la démocratie n’est pas un luxe : il n'est pas légitime de privilégier les questions économiques dans certaines pays pauvres, comme l'affirme Amartya Sen dans son ouvrage, qu'il conclut sur l'idée que la démocratie et la liberté servent le développement, et non l'inverse.

E.P. : Oui, c’est exactement ça. C’est l’inverse de ce qu’avait dit Chirac lorsqu’il est allé chez Benali, affirmant qu' « ici, on mange» et entre autres, qu'il y avait d’autres choses qui sont du luxe. En fait il n'avait rien compris : le luxe n’était que pour lui.

N.M. : Parlons de votre carrière. Vous avez été directeur du quotidien Le Monde de 1996 (après y être entré au début des années 80), jusqu'à votre démission en 2004 , en raison de divergences d'opinions, à la suite de quoi vous avez fondé le journal Mediapart , afin d'y perpétuer une presse « libre », valeur pour vous essentielle. Ainsi, Mediapart a été à la source de la révélation de nombreuses affaires houleuses, ce qui vous a causé plus d'une inimitié.

N.M. : Pourquoi avoir choisi le format strictement en ligne pour Mediapart ? Y voyez-vous l'avenir de la presse ?

E.P. : Le monde a connu ce qu'on appelle des « Révolutions Industrielles ». de la machine à vapeur au numérique d'aujourd'hui, ces révolutions marquent des étapes de la « Modernité ». Cette modernité désigne l'ébranlement des sociétés traditionnelles. En Europe entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, le chemin de fer permet le bouleversement d'une population « rurale » et qui tend à se déplacer - on disait d'ailleurs que « les armées de Napoléon ne vont pas plus vite que celles de Jules César », peut-être au temps où l'Algérie était la Maurétanie berbéro-romaine. La modernité donc, à travers de crises successives, accélère notre rapport au temps. Après la première révolution de la fin du XVIIIe siècle, et son urbanisation, son exode rural, son prolétariat, etc ; a lieu la deuxième révolution industrielle : l'électricité. Cette nouvelle avancée marque le début de la presse de masse, et de l'ère américaine, car qui dit modernité dit aussi ébranlements géopolitiques. Ainsi s'accélère l'aventure coloniale, si bien que les sociétés occidentales courent vers la catastrophe, que sont les guerres mondiales du XXe siècle, mais aussi vers la conquête de certains droits. Ainsi le symbole de cette deuxième révolution industrielle est la voiture de Ford, et avec la liberté individuelle de déplacement, la consommation. Une révolution technologique constitue donc un ébranlement profond des sociétés, au niveau du rapport à l'espace et au temps, des modes culturels de consommation, des puissances géopolitiques qui s'élèvent ou qui chutent, toujours à cheval entre deux siècles.

Aujourd'hui, entre le XXe et le XXIe siècle, la révolution numérique, Internet, le WiFi etc, accélèrent encore plus ces bouleversements. Ce n'est pas une libération en soi : il s'agit de s'en emparer. La presse quotidienne constitue le poumon de la démocratie, car elle en est le garant. Le logo de Mediapart reprend d'ailleurs une gravure du XIXe, représentant un vendeur de journaux à la criée : « Ne loupez pas l'info du jour ! », mais version web 2.0. Ce logo incarne toute l'idée de départ de Mediapart : défendre le meilleur de la tradition, dans la modernité.

La révolution numérique est un point de non-retour, car c'est une technologie qui supprime trois coûts : le papier, l'impression et la distribution, qui, ensemble constituent 60% du prix d'un journal papier. Il s'agit donc de s'emparer de cette révolution, pour que la qualité l'emporte. Nous voyons Mediapart comme un laboratoire, utile à tous, pour défendre et prouver que cela peut fonctionner.

Les gens partent généralement du principe qu'avec Internet, tout est gratuit. J'accepte une « gratuité démocratique », basée sur le partage grâce aux réseaux sociaux, grâce à l'échange de liens, et à la possibilité pour un abonné d' « offrir » des articles autour de lui. En revanche, je m'oppose à la « gratuité marchande », qui repose sur la publicité, et qui pour moi est destructrice de valeurs. En effet, la « gratuité marchande » considère que, si tout est gratuit, tout se vaut, ce qui conduit inévitablement à la solution de facilité. J'entends par là le « people », le « racoleur », qui rapporte une plus grande audience, et donc une plus grande publicité, au détriment de la qualité du travail. J'ai voulu, avec Mediapart, recréer la valeur du travail journalistique, mais également de l'entreprise, car Mediapart est une entreprise à présent rentable. Ainsi, nous défendons une valeur démocratique, et nous remplissons notre devoir, qui est celui de tirer vers le haut. Nous nous activons à faire vivre un journal sérieux, de référence et de qualité, sur Internet, seulement, avec pour unique support l'achat d'un abonnement, par nos lecteurs – beaucoup moins cher qui plus est. Mediapart est donc un laboratoire, où, tels des chercheurs, nous tâchons de vérifier cette hypothèse. C'était un pari risqué, car personne ne pensait que les lecteurs accepteraient de payer. Aujourd'hui, nous comptons 60 000 abonnés, et bien plus de lecteurs de Mediapart, car nous proposons à nos abonnés d' « offrir » les articles de leur choix à leurs proches, ou encore de partager leurs identifiants – pour le cas de l'Algérie, où le problème du paiement en ligne se pose.

J'affirme donc, qu'en de pareils moments de bouleversement, ceux qui sauront créer de la « valeur durable », et non de la « valeur éphémère », seront ceux qui défendront le meilleur de la tradition, dans la modernité. Par exemple, en art et en littérature, on retrouve les « surréalistes », tels que Miró, Breton, qui sont de véritables monuments. Ce sont des gens qui avaient pleinement embrassé la modernité, avec toutes ses remises en causes, mais qui avaient aussi un grand souci de tradition. De même, Picasso, qui cassait toutes les formes, connaissait parfaitement l'histoire de la peinture, qu'il pratiquait depuis l'âge de treize ans.

L'idée est donc de concilier modernité et tradition. C'est un vrai problème en temps de crise, car d'un côté des personnes se crispent face à la modernité, et de l'autre des personnes essentialisent cette modernité comme une aventure personnelle, en oubliant d'où ils viennent...

A ce moment-là, une jeune femme interrompt le discours de M. Plenel, lui signalant qu'il est libre de prendre congé de notre importune compagnie, s'il souhaite « se balader » avant de rejoindre son rendez-vous de 19h, précisant qu'il est déjà près de 18h. M. Plenel lui répond qu'il est avant tout « là pour ça », et non pas pour « profiter », après quoi nous reprenons, penauds, notre entretien.

F.B. : Pour revenir à votre démission du Monde, est-ce peut-être du à certaines pressions que vous subissiez, quant à la ligne éditoriale du Monde ?

E.P : Je ne parlerais pas de « pressions ». J'ai démissionné du Monde en 2004, mais ne l'ai quitté qu'un an plus tard, en 2005. J'y suis donc resté plus de vingt-cinq ans. Le Monde était un journal de journalistes, contrôlé par eux. On avait donc la possibilité de résister aux pressions, et c'est ce qui m'a été reproché. Nous vécûmes un moment de crise, où nous fûmes confrontés à une offensive pour normaliser Le Monde. Ce fut une bataille perdue, et Le Monde fut vendu à des actionnaires privés. La force de ce journal résidait dans le fait que nous étions « chez nous », sans subir aucune influence extérieure. Je n'y ai pas subi de pression, j'ai juste perdu une bataille. Ma démission était une sorte d'avertissement, car je sentais qu'ils iraient droit dans le mur, que s'il acceptaient ce qu'on leur avait proposé, ils seraient vendus. J'ai défendu ma position lors d'un vote, et n'ai récolté que 35% des voix de la rédaction, j'en ai donc tiré des conclusions. Au même moment, une deuxième bataille était perdue, celle de la vente du quotidien Libération.

Pour illustrer mon idée, je vais reprendre une expression de Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, qui parlait de « presse d'industrie ». Nous sommes en effet des industries. Un journal profitable est évidemment plus indépendant. Je suis moi-même un petit entrepreneur, responsable d'une petite entreprise. Mais la « presse d'industrie » survient lorsque des intérêts autres que ceux de l'information deviennent les opérateurs des médias. Ces opérateurs embaucheront des journalistes de qualité, et les laisseront travailler, à une condition : qu'ils ne perturbent pas leurs intérêts. Ainsi, si l'on regarde les médias français, on peut dire que TF1 ne dérangera pas les intérêts des bâtiments et travaux publics de M. Bouygues, que Les Echos ne perturbera pas l'industrie du luxe de M. Arnaud, etc. Mediapart incarne donc l'avenir de la presse indépendante. Nous attirons les inimitiés, car nos infos dérangent, mais nos détracteurs ne disposent d'aucun moyen de pression.

Je pourrais également citer le modèle du premier entrepreneur de presse, Joseph Pulitzer – fondateur du prestigieux prix Pulitzer –  journaliste d'origine hongroise ayant fait fortune aux États-Unis, créé la première école de journalisme à l'Université Columbia. Pulitzer attire donc notre attention, dans un petit livre sur le journalisme paru en 1903, sur le fait que « la presse doit rester indépendante de ses intérêts privés ». C'est une idée étonnante au vu du modèle américain, où faire primer la fortune et les profits est loin d'être une honte.

Je n'ai donc pas le sentiment de défendre quelque chose de très original. Notre métier est porteur de responsabilités : il est le garant de la démocratie, et du droit de savoir des citoyens.

N.M. : Vous avez, durant la conférence, utilisé une métaphore qui compare l’?uvre journalistique à une « clairière », qui, au milieu de la forêt vierge des flux d'informations, est un espace où cette information est lisible, ordonnée, synthétisée et étudiée. Ainsi, aujourd'hui, comment pratiquer ce « journalisme d'investigation », qui requiert un certain recul, et une étude de fond, à l'heure où tout est instantané ?

E.P : Je soutiens que nous nous devons aujourd'hui de résister à cette instantanéité de l'information, aux flux. Mediapart se compose de trois éditions journalières, qui respectent une notion de temporalité, comme l'illustre l'image de la clairière. Rendez-vous sur n'importe quel site internet de presse papier, vous verrez qu'il est impossible de s'y retrouver, tant l'éphémère y règne. Respectons les jours, les nuits, les dates. Amusez-vous un jour à vous déconnecter de toute information, ne serait-ce que trois jours durant. Il vous sera impossible de retracer les nouvelles informations, car elles n'ont plus aucun lien avec le passé, fusse-t-il proche. À Mediapart, nous brandissons l'idée inverse. Nous suivons les trois temps de la journée : matin, midi, et soir, comme le faisaient les journaux d'autrefois, qui avaient plusieurs éditions journalières – on retrouve l'idée de tradition. À cela s'ajoutent les unes de toutes la semaine, facilement accessibles, ainsi que nos archives, qui constituent notre mémoire.

Le journalisme est donc une tâche complexe, car d'un côté, il faut avoir l'exclusivité de l'information, être « le premier sur le coup », « donner le la ». Mais il s'agit également de donner de la qualité à cette rapidité et à cette souplesse : prendre le temps, et savoir accélérer.

Cette notion n'est pas propre à Internet. Internet est juste un moyen de pratiquer un journalisme plus riche : sans contraintes de longueur, avec la possibilité de réaliser des dossiers utiles pour les étudiants notamment, avec une « boîte noire » où l'on peut faire des remarques et porter un regard critique sur son propre travail, ou encore des liens vers d'autres articles d'autres numéros ou journaux intéressants.

Enfin, contrairement à l'idée qu'Internet rime avec « gratuit » et « superficiel », j'affirme qu'avec Internet, on peut produire quelque chose de payant, de plus riche, un « journalisme durable » car respectueux de sa mémoire.

N.M.: Votre idée de « défendre la tradition dans la modernité » suit une approche assez philosophique, où l'on retrouve la notion de continuité historique des valeurs sociétales, entre thèse, antithèse et synthèse. Ce retour aux sources incarne bien la vision que vous défendez d'une « modernité durable ».

E.P. : Un grand historien français, Marc Bloch, qui était un héros et un martyr, de ce qu'on appelle « l'école des annales », disait qu' « il n'y a d'histoire qu'au présent ». Ceci veut dire que nous évoluons dans un perpétuel mélange de temps : on revisite une histoire, on y redécouvre des principes évidents.

Cet été, j'ai relu le théâtre de Sophocle, avec Antigone, et l'histoire d'Oedipe qui  était le père d'Antigone – dans Oedipe Roi et Oedipe à Colone. Généralement, on associe le mythe d' Oedipe à la lecture de Freud, et son « complexe d' Oedipe ». Mais Sophocle y délivre aussi un tout autre message, concernant le rapport à la vérité. En effet, Oedipe devient le tyran de Thèbes car répond à l'énigme du Sphinx, et libère ainsi Thèbes. Mais un nouveau malheur s'abat sur la cité. Oedipe pense que la cause est extérieure – on retrouve le phénomène du bouc émissaire étranger en temps de crise. Il fait donc venir Tirésias, le devin aveugle qui lui affirme que le malheur est en lui. Cette révélation ne plaît pas du tout au tyran de Thèbes, qui chasse l'oracle. Lorsqu' Oedipe comprend que la prédiction était vraie : il a tué son père, a épousé sa mère, et est devenu le père de ses frères et soeurs, il se crève les yeux, et s'exile. Aveugle, il vieillit et devient à son tour un sage, pour « voir ce que les voyants ne voient pas ».

Le message que nous délivre ainsi ce mythe antique est que « l'on ne veut pas voir ce qui nous dérange » : la vérité.

N.M. : Finalement, on ne peut pas s'empêcher d'établir un parallèle entre votre parcours, ayant vécu votre adolescence (vos années formatrices) à Alger, et notre situation, en tant qu'élèves algériens d'un lycée français, à Alger. Ceci ne peut que nous encourager, au vu de l'importance de votre personnalité. Par conséquent, quel conseil donneriez-vous à nos lecteurs qui vous suivent, et apprécient votre travail ?

Avant de répondre, M. Plenel nous demande si nous sommes tous trois de familles algériennes, la réponse étant oui à 100%.

E.P. : Pour répondre à cette question, je vais citer Antonio Machado, un grand poète espagnol républicain, mort après avoir traversé la frontière française en 1939, qui disait dans un poème célèbre : caminante no hay camino, ce qui en français donne (si je ne m'abuse): « promeneur, il n'y a pas de chemin », à la suite de quoi il ajoute: « le chemin se fait en marchant ». Je n'ai jamais eu d'objectif précis, mais attention, cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas avoir d'ambitions. Moi, je faisais des fouilles à Tipaza, et à Tebessa, mon rêve était d'être archéologue. Mon père voulait que je devienne ingénieur agronome, pour aider les populations démunies et vaincre la faim dans le monde. Je voulais sauver le monde, j'ai fait de la politique, etc. Il n'y a pas de chemin, il faut prendre les choses.

L.H : Nous ne pouvons clore cet passionnante rencontre sans évoquer un autre parallèle entre notre journal du LIAD Qalam ul kalam et celui que vous avez fondé, lycéen à Alger de surcroît, Le Tigre en papier.

F.B: Nous montons cette année un projet, le MaGHzine, un journal en ligne qui regrouperait tous les lycées français d'Afrique du Nord, sous l'égide de notre identité commune, nos tourments communs. Seriez-vous intéressé par une demande (ambitieuse) de parrainage ?

E.P : Tout à fait. C'est simple : dans Mediapart, il y a ce qu'on appelle des « éditions participatives ». Vous avez la possibilité d'y publier les articles de votre choix, qui seront soumis à la rédaction. Du reste, vous pouvez me contacter personnellement.

Rédigé par Nesma Merhoum (1.ES/L) et Fouad Boudjedra (T.S OIB)

Lycée international Alexandre Dumas d’Alger

- Octobre 2012

 

Toute l’équipe de MaGHzine remercie Edwy Plenel d’avoir été aussi ouvert et disponible pour nos envoyés spéciaux, en témoigne la qualité de l’interview, ainsi que le personnel de l’Institut français d’Alger pour son enthousiasme et son professionnalisme.