Un homme en détresse ? Rencontre avec l'écrivain Kamel Daoud, auteur de "Meursault, contre-enquête"

Au cours de notre vie, que nous menons pour beaucoup d'entre nous à l'aveuglette, de grandes occasions nous sont présentées. De toute évidence, il est de notre devoir d'en tirer pleinement profit, et ce, en extrayant méticuleusement de ces rencontres, événements marquants, ce qui pourrait contribuer à nous rendre plus homme ou plus femme. C'est bien pour cela que conserver une trace écrite de la venue de l'écrivain Kamel Daoud le 23 octobre dernier au L.I.A.D est indispensable. C'est avec beaucoup d'aisance avec lui que nous avons tout de suite pu exprimer nos impressions sur son premier roman, Meursault, Contre-enquête.

Déjà un grand succès, ce roman a permis à Kamel Daoud d'être favori au Goncourt 2014 au côté de l'éminent écrivain populaire Foenkinos pour son roman Charlotte. Sobrement et discrètement, Kamel Daoud s'est très vite imposé dans la cour des grands. Dans le livre, c'est avec un français bouillonnant d'émotion(s) qu'il imagine l'histoire du frère de « l’Arabe » tué par Meursault, personnage principal de l'Etranger d'Albert Camus. Les échos entre les deux livres sont très subtils. Cette sorte de réécriture de l'Etranger, en double inversé, a pour vertu de rendre justice à cet Arabe anonyme en lui donnant une vraie dimension humaine, construite avec des mots simples mais qui, par leur association débordant de sens et leur musique, offrent à cet « Arabe » un prénom (Moussa), une histoire qui prend racine dans les ruelles d'Oran et, enfin, finit par… une sépulture.

Un roman miroir engagé

Ce roman n'est pas une fiction au sens retreint du terme car avec l'histoire de Moussa qui nous est racontée par Haroun, son frère, est contenue une critique acerbe du passé et du présent algérien. Et c'est là qu'on peut constater qu'une sorte de colère sourde et profonde née de beaucoup d'espoirs tiraille le journaliste engagé et citoyen qui aime son pays qu'est avant tout Kamel Daoud. D'une certaine manière, une analyse est faite de l'Etranger du point de vue de l'Arabe pour une fois et non du Colon. Meursault contre-Enquête est un roman miroir engagé qui met en exergue des sentiments exacerbés, colère et amitié mêlées, aussi bien vis-à-vis de la France que de l'Algérie.

« Le français, langue du rêve, de l’amour et de la liberté »

Au cours de cette conférence, Kamel Daoud s’est confié à nous quant à son rapport personnel à la langue française, qu'il a dû apprendre dans des circonstances atypiques, c'est-à-dire de manière tout à fait autodidacte et avec très peu de support. Pour lui, « le français est un bien vacant », qui appartient à tout le monde. Elle est donc, aussi, au même titre que l’arabe, le berbère, " une langue algérienne". Kamel Daoud nous a également dit que, curieusement, la langue dans laquelle il rêvait, adolescent, était le français, pour lui la langue du rêve, de l’amour et de la liberté, dans tous les sens que peuvent recouvrir ces mots. Le français n'est pourtant pas sa langue maternelle mais, tout comme Samuel Beckett ou Ghérasim Lucas, c’est la langue dans laquelle il stylise ses pensées profondes pour séduire ses lecteurs. Comme tout écrivain, Kamel Daoud est un séducteur.

Jardiniers de l’âme

Kamel Daoud nous explique aussi qu'avoir écrit le roman était pour lui une manière symbolique de tourner la page de l'hyper commémoration par rapport à la Guerre d'Algérie qui a tant et trop pesé dans sa vie. Il revendique le droit fondamental "de vivre et de se construire indépendamment de l'Histoire coloniale". D'autre part, Kamel Daoud nous a décrit "l'écrivain" tel qu'il le percevait. Pour lui, les écrivains sont des artisans qui écrivent tous la même histoire, la nôtre, celle des humains et de tous les aléas qu'implique l'existence que nous essayons de construire, ensemble. Ainsi, les écrivains sont des jardiniers de l’âme indispensables à notre épanouissement. Pour finir, nous avons conclu cette rencontre en nous adressant au chroniqueur du Quotidien d'Oran, l’interrogeant sur les constats qu'il peut faire concernant notre monde actuel. Le rapport à la femme en général et dans les sociétés arabes est indéniablement un sujet central selon lui. "Une des plus grandes tragédies de ce monde, nous dit-il, est la dépossession du corps de la femme." Pour lui, en Algérie, le rapport à la femme sera envisageable sous de biens meilleurs jours lorsque le rapport à la mère sera pleinement assumé. Cette rencontre avec Kamel Daoud fut très enrichissante, pour des adolescents en pleine période de construction intellectuelle et en quête constante d'expérience nouvelle.

Imane El-Keurti, TL – Liad, Alger

Article publié dans le Journal du Liad n°12, décembre 2014