Portrait d'une femme extraordinaire, au coeur de tous les combats de l'Algérie : Fadhila Boumendjel

 
25 mars 2015, quatorze heures, devant le portail du lycée. Je me dirige, au comble de l’excitation, vers la faculté de Droit, arpentant la rue d’un pas assuré et même enthousiaste. J’allais en effet, quelques instants plus tard, entrer dans la voiture de madame Fadhila Boumendjel, figure de la défense des droits de la femme en Algérie, et aller à notre rendez-vous. Ce fut une rencontre incroyable. Au début, je ne savais trop que dire, que penser face à cette femme très brillante. En effet, au cours de notre entretien, j’ai du apprendre une vingtaine de mots que je n’avais encore jamais lu ni entendu !
 
Quelques semaines après la Journée de la femme au lycée et une table ronde au CDI où elle était invitée, madame Fadhila Boumendjel, endocrinologue et fondatrice du réseau d’aide aux femmes Wassila, nous parle de son parcours, de sa vie et nous livre sa pensée et ses convictions.
 
Avez-vous connu Ali et Ahmed Boumendjel, acteurs de la guerre d’Algérie et de la reconstruction algérienne ?
 
J’ai connu ces deux hommes puisque je suis la fille d’Ahmed et la nièce d’Ali, ils étaient frères. Ils ont beaucoup de points en commun mais aussi beaucoup de différences. Ils étaient tous deux membres du parti modéré UDMA, c’est-à-dire l’union démocratique du manifeste algérien, parti présidé par monsieur Ferhat Abbas, et étaient tous deux avocats. Je pense que ce partage de la même fonction est très important, étant donné que cela leur a donné l’idée, dans le cadre de leur combat, de considérer ce dernier sur le plan de la défense des droits humains. Enfin, ils avaient tous les deux le même héritage familial d’enseignant. Leur père, mon grand-père, a été l’un des premiers instituteurs en Algérie et a d’ailleurs créé un journal (un peu comme La Plume à parole, le journal de votre lycée) : La Voix des humbles. C’était un instituteur très attaché aux valeurs républicaines. Vous pouvez donc imaginer comment ces deux frères ont été totalement imprégnés de cet héritage de principes, de principes qui passaient par l’école.

 

« Je me souviens qu’il invitait sa plus jeune

sœur à danser une valse ! »

 
Comment se comportaient-ils lorsque vous étiez avec eux, quels était leurs sentiments ? Parlaient-ils de leurs actions avec vous et votre famille ? Quel souvenir gardez-vous d’eux ?
 
J’ai envie de vous dire qu’il y a eu pour eux, comme pour beaucoup de ces nationalistes algériens, des étapes. Une première étape où tout se partageait,  se disait à cœur ouvert mais également une période, étant donné les dangers de la guerre, au cours de laquelle ils ne parlaient pas à leur famille et à leurs proches. Ils avaient d’ailleurs l’instruction impérative de rester dans le secret.
 
Finalement, ils se comportaient toujours dans le souci de la pédagogie. Je crois que cela domine  dans cette famille Boumendjel, que cela soit avec mon père, mon oncle ou mes tantes. L’atmosphère de la pédagogie était reine.
 
Je pourrais même vous donner quelques détails, à mes yeux très touchants. Mon oncle Ali était l’exemple parfait, pour moi, de l’honnête homme, au sens classique du terme ! Il était toujours très impliqué dans tous les aspects de la culture. Je me souviens que, pendant les vacances, il venait quelques fois avec nous et nous faisions au cours d’une journée des mathématiques, des problèmes sur les lieux géométriques – ma terreur ! Mon oncle était très doué en géométrie ! Lors des moments de récréation, ils nous montraient ses collections de livres d’art sur de grands peintres, qu’ils admiraient. J’ai comme souvenir qu’il appréciait tout particulièrement Paul Gauguin. Il nous initiait à l’amour de la peinture. Quelques fois, il chantonnait l’air d’un chanteur à la mode ! A l’époque, c’était Charles Trenet. Il se caractérisait donc par cette ouverture, cette envie de transmettre, cet éclectisme dans tous les aspects de la culture et des arts ! Je me souviens alors qu’il invitait sa plus jeune sœur à danser une valse ! De plus, c’était un membre important de l’équipe de football de Blida ! Il adorait ce sport !
 

"L’assassinat d’Ali fut un traumatisme pour ma famille"

 
Il était plus dilettante que mon père ! Ce dernier, du moins dans le souvenir que j’en garde, était un homme qui travaillait énormément, aussi bien dans son métier d’avocat que pour son action d’homme politique. Il avait l’assurance que seul le travail, l’effort et le labeur étaient payants dans tous les domaines. Avec sa carrure, sa posture, ses larges épaules et ses grosses mains, cet homme était très imposant. Mais c’était un homme dans la main de laquelle il était merveilleux, en tant que fille, de se blottir. En effet, malgré ses  nombreuses tâches, il prenait la peine de nous accompagner, ma sœur et moi, au solfège.
 
Mais, malgré cette période de gaieté, de joie de vivre, nous avons été rattrapés par le drame… période plombée par l’affreux assassinat dont a été victime mon oncle Ali. Il a été d’autant pus douloureusement vécu par ses proches qu’il a été camouflé en suicide par les autorités (Ali Boumendjel est arrêté et torturé le 9 février 1957. Il est ensuite exécuté, par défenestration, afin de maquiller son assassinat en suicide. Paul Aussaresses a confirmé, dans son livre confession, que l'exécution avait bien été planifiée : le certificat de décès avait été signé la veille de celle-ci).
 
Ses parents n’ont jamais su ce qu’il en était réellement puisqu’ils sont décédés avant que la vérité n’éclate. Mon père a alors rejoint le GPRA (le Gouvernement provisoire de la République algérienne), ma sœur et moi étions très jeunes. C’était une période de menaces, d’incertitudes et de séparation. Cette famille a donc été marquée à jamais par l’assassinat d’Ali, à 38 ans, laissant quatre enfants. Il est presque mort la fleur au fusil, alors qu’il revenait d’un congrès mondial pour la paix en 1956, représentant l’Algérie : je m’en souviens, il avait la colombe de la paix à la boutonnière. Il pensait, tout à fait naïvement, qu’il pouvait continuer à exercer son métier d’avocat sans crainte, son combat étant celui des idées et la défense des droits des colonisés. Il avait l’impression que rien ne pouvait l’empêcher d’avancer.
 
Ainsi, j’ai connu ces deux hommes à travers deux époques très contrastées et le traumatisme qui a marqué toute ma famille et moi-même a été un traumatisme fondateur, déterminant pour tout ce qu’ont pus être mes choix, mes convictions, mes combats. 
 
Parlez-nous maintenant de vous, de votre parcours, de votre engagement…
 
J’avais 8 ans lorsque nous avons quitté l’Algérie. J’ai eu la chance d’étudier au lycée Jules Ferry, à Paris puisque mon père était avocat dans cette même ville. Pour la petite fille que j’étais, ce furent des années très douloureuses au niveau affectif : j’étais complètement rivée sur ce qui se passait dans la famille et en Algérie. Le retour un jour en Algérie, pour moi, ne faisait aucun doute. Nous avions en effet la certitude que l’Algérie serait, un jour ou l’autre, indépendante.  Néanmoins, au niveau de l’apport intellectuel, cette période des années 1950 et 1960 fut magique ! Un enrichissement continuel, au lycée, un lycée de jeune filles, de très grande qualité avec des professeurs qui nous ont vraiment structuré au niveau du raisonnement et de l’ouverture d’esprit.
 

"Je devais me mettre au service des autres, d’où le choix de la médecine"

 
J’ai étudié le latin de la sixième au baccalauréat, tout en étant déterminé à devenir médecin. Ce fut une extraordinaire construction intellectuelle ! J’ai acquis les bases de ma culture générale. A l’indépendance, je suis retourné au pays. Je ressentais alors une obligation d’être utile. Je peux vous dire que ma professeure de philosophie a tout fait pour que j’étudie cette discipline, elle voulait me pousser vers une carrière littéraire pour intégrer Normale Sup, et que j’enseigne. Bien sûr, la philosophie était mon amour fou. Mais j’avais l’impression qu’il fallait que je puisse, d’une manière concrète et efficace, contribuer à la construction de mon pays. Je devais me mettre au service des autres d’où le choix de la médecine : choix que je ne regrette pas, puisque j’ai eu pour ce métier une véritable passion.
 
Je crois que lorsque l’on décide de faire les choses à fond et avec passion, on les aime à jamais, même si ce n’est pas toujours un amour spontané. L’amour, les passions et l’engagement se construisent. Je me suis donc dirigé vers la voie des concours : concours de l’externat, en plus du cursus universitaire classique et concours de l’internat. Je me suis donc acharnée pendant des années à préparer et réussir ces concours puisqu’ils donnaient automatiquement accès à la carrière hospitalo-universitaire. J’étais complètement imprégnée et influencée par ce que les enseignants me transmettaient. Il n’y avait donc pas de doute pour que j’enseigne à mon tour, en plus de soigner des hommes et des femmes, c’était un devoir. J’ai adoré cela ! Peut-être observez-vous des hachures dans mon parcours puisque, en parallèle, des drames familiaux ont agité ma vie.
 

"Il y eut alors des représailles : notre maison a été plastiquée"

 
Par exemple, lorsque les négociations auxquelles devaient participer mon père et Benyahia à Melun ont commencé, il n’a pas été autorisé à nous voir, alors que nous habitions à Paris. Lorsque les deux délégations s’étaient rendu compte qu’aucun accord n’était possible, il a quitté précipitamment Melun. Ma mère, ma sœur et moi étions dans une position très difficile, ne pouvant le voir. Il y eut alors des représailles : notre maison a été plastiquée alors que je faisais réviser à ma sœur l’oral du bac de chimie ! On a eu de la chance. La bombe devait être posée sur le pallier mais notre concierge, très vigilante, n’a pas laissé passer des inconnus dans l’immeuble. Cette bombe, d’une puissance extraordinaire, a donc été placée à la porte de l’immeuble et il n’y a pas eu, heureusement, de victimes… Bien sûr, c’était un énorme avertissement !
 
A partir de là, nous avons reçu des lettres de menace. Du coup, suite aux représailles, ma mère a été mutée de son poste d’enseignante à l’Ecole Normale vers une voie de garage : l’enseignement par correspondance. Elle ne pouvait évidemment pas enseigner à de futurs instituteurs français ! Cela a donc été fait de manière très officieuse, pernicieuse et perverse, en lui retirant son poste, son passeport. Elle fut interrogée à la préfecture de police… Arrive alors l’OAS, qui fait des ravages non seulement en France mais aussi en Algérie. Ces mois au cours desquels le cessez le feu a été prononcé, en mars 62, ont vu l’OAS massacrer systématiquement, par un choix journalier de corporations, des femmes de ménage, des postiers, etc.
En France, c’était tantôt l’OAS, tantôt « la Main Rouge ». C’était eux qui avaient placé la bombe devant notre immeuble. A partir de là, évidemment, notre sécurité physique était en danger. C’était explicite ! « Si vous continuez à… vous êtes indésirables… vous allez payer de votre vie ! Vous allez … » Mes parents ont donc décidé que nous allions quitter la France. Cela a été difficile, y compris au niveau des études. J’ai commencé mes études de médecine à Paris, je les poursuivies en Suisse (le fameux pays neutre d’accueil des Algériens très impliqués dans la Guerre de libération), cela a duré 18 mois puis je suis rentrée en Algérie ! J’ai vécu mon retour  comme la réalisation d’un rêve. Un rêve pour le médecin que  j’allais être, un rêve pour les personnes auxquelles je serai utile : les malades d’une part et les étudiants d’autre part. Mais ça a aussi été le parcours des difficultés ! Vous savez, lorsque l’on prépare les concours de médecine, ce n’est pas facile. On voit ses camarades partie à la plage tandis que nous, on reste derrière des piles de feuilles de papier. Il n’y a plus de dimanche. On travaille de 8 heures à minuit ! Des conférenciers nous entrainaient et cela a duré plusieurs années, entre les différents concours que l’on a pu passer.
 

L’immense espoir soulevé par l’Algérie indépendante

 
Si vous voulez, nous étions entrainés à fournir des efforts énormes, des efforts de mémoire parce qu’il y avait, comme on peut s’y attendre, une somme extraordinaire de connaissances à acquérir, mais aussi des efforts à cause du stress qui nous contraignait à nous dépasser ! J’ai eu la chance de réaliser cette carrière jusqu’au bout, j’ai gravi tous les échelons. J’ai aussi eu de la chance car c’était une période incroyablement riche pour la médecine algérienne. Il y avait des conférenciers qui avaient eux-mêmes suivi cette formation et qui avaient le souci de transmettre. C’était une carrière, une passion construite avec l’élan et l’enthousiasme du militantisme, aussi bien de la part de ceux qui transmettaient leur savoir que de nous, qui le recevaient. On se devait d’être militant pour construire le pays. Je crois que nous avons fait du mieux que nous pouvions : je me rends compte avec le recul à quel point, très jeunes, nous avons dû nous former. Nous avons presque été, en même temps, des élèves, des étudiants et des formateurs (pour les internes) !
 
C’était un apprentissage continu avec cette émulation : on se devait d’apprendre pour soi mais avant tout pour les autres. Dès que l’on était titulaire d’un concours comme l’internat, on devenait soi-même conférencier à l’internat pour la promotion qui suivait. Cela s’est fait tout à fait naturellement. J’ai suivi alors une spécialité : l’endocrinologie. Une spécialité très rigoureuse, qui ne comporte pas trop d’urgences catastrophiques, qui est très valorisante parce qu’il suffit quelques fois de quelques comprimés d’une hormone pour remplacer une fonction défaillante pour que ça soit le retour à la normale pour le patient. Nous passions donc notre matinée dans notre service hospitalier, soignant des patients, prenant des observations, dictant des traitements. Puis, on passait sans transition dans la salle des travaux dirigés, où l’on travaillait en groupe d’étudiants, groupes qui se succédaient de 13 heures à 19 heures ! On était tellement portés par l’envie de faire le mieux possible que ce n’est qu’après coup que nous eûmes conscience de l’effort et de l’investissement que cela représentait. En même temps, il faut que vous sachiez que cet effort était général pendant cette période de la post-indépendance ! Les enseignants, quel que soit leur domaine, les cadres de l’Algérie indépendante, les étudiants, toutes disciplines confondus, avaient l’amour du pays au cœur et travaillaient comme je le décris. Du haut commis de l’Etat à l’enseignant en sciences humaines, le même état d’esprit régnait. Cela a représenté un moment absolument exceptionnel de l’histoire de l’Algérie. Il arrivait à mon mari, qui était professeur d’anatomie spécialisé en orthopédie, de prendre l’avion après la matinée d’hôpital, de faire cours à Alger, puis à Oran ou Tlemcen ! Et retour à Alger le soir ! Il y avait très peu de cadres et de personnes capables d’assurer et mener à bien les missions des hôpitaux, des facultés de médecine et il était, de ce fait, tout à fait normal que chacun retrousse ses manches et paie de sa personne. Totalement !
 
Comment est né le réseau Wassila ? A partir de quel moment et pourquoi ?
 
Une fois à la retraite, je me suis posé plusieurs questions. J’étais fatiguée, comme une grande partie des personnes de ma génération, qui ont eu accès à des postes de responsabilités très jeunes. Mais nous voulions aussi, bien sûr, laisser la place aux jeunes ! Je vous avoue que la première idée qui m’est venue, fut de créer un centre anti-douleur. En même temps, nous remarquions tous que, face à nos rêves de gratuité et d’égalité d’accès aux soins, et aussi, il faut le dire, d’Algérie socialiste et de gauche (valeurs auxquels j’adhérais totalement !), l’Algérie s’usait peu à peu, nous nous usions les uns à la suite des autres. On sentait tellement que l’on était rattrapé par l’argent ! On ouvrait les yeux et ce n’était plus tout à fait cela… et c’était normal.
 

Effondrement des valeurs de partage et de solidarité.

Retour des violences

 
A ce moment-là, tout le pays a vu dégringoler les valeurs morales, éthiques, professionnelles. Je voyais, avec beaucoup de tristesse, les fondements de ce qu’est l’éthique médicale être de plus en plus ébranlés. Pour moi, la première secousse, en matière d’éthique médicale, c’est lorsque l’on devient insensible voire indifférent à la douleur et à la souffrance de l’autre. Peut-être que, pour moi, ouvrir ce centre fut une façon de diminuer les souffrances physiques du corps, moi, la nièce d’un homme qui avait vécu une expérience terrible : la torture. Dans les années 1990, la douleur était presque un symptôme pour de nombreuses pathologies, on la retrouvait partout, dans tous les aspects de la médecine. Mais s’occuper de la douleur, physique et morale, la soulager, était une chose qui n’était pas encore inscrit dans les mœurs en Algérie. Entretemps, il faut replacer tout cela dans le contexte, nous avons été rattrapés par les événements violents, barbares, terroristes et politiques.
 
En effet, au moment même où j’avais tous ces projets, arrive octobre 1988. Ce fut, pour toute une génération, un séisme. Les jeunes qui se sont révoltés contre le régime politique de l’époque, contre un FLN sacré et mythique, qui ressemblait de moins en moins aux gens qui étaient morts pour l’indépendance, décident de manifester leur réprobation de toutes les dérives politiques. Certes, ils font de la casse dans les magasins et au sein des sociétés mais tous ces jeunes sont traités de manière abominable : emprisonnés et torturés. Faire des dégâts matériels, cela devrait être jugé alors qu’il n’y eut souvent aucun procès. Pour moi, après octobre 1988, il n’était plus possible de ne pas être politiquement engagée. Mon premier acte politique a été d’entrer dans le comité médical contre la torture qui était une branche du Comité national contre la torture.
 
C’est là que j’ai réellement commencé mon apprentissage en matière de résistance aux pratiques établies. Après cela, nous avons créé la section algérienne d’Amnesty International et ce fut une expérience magnifique. Tout en étant chef de service, j’ai milité. Les trois trépieds d’Amnesty sont l’abolition de la torture, de la peine de mort et la libération inconditionnelle de tous les prisonniers d’opinion. Je me rappelle avoir parrainé la candidature du professeur Mahfoud Boucebci qui a été assassiné à l’hôpital où il travaillait comme psychiatre, à l’arme blanche, pendant la période terroriste. J’ai milité alors au sein de la fondation qui porte son nom. Il y a eu de nombreuses passerelles avec, en plus, la ligue des droits de l’homme.
Mon entrée au réseau Wassila s’inscrit dans deux temps. Tout d’abord une histoire familiale et surtout des convictions : je suis convaincu que se battre pour les droits des plus faibles, c’est se battre pour tous. Les victoires concernant les droits des femmes translatent évidemment sur les hommes ! Je suis entrée dans ce réseau pour une autre raison. J’ai tenté la lutte politique « frontale » mais celle-ci est vite décevante en Algérie. On se rend compte que même les partis politiques de l’opposition - notamment le FFS dont j’étais sympathisante - sont concernés par une sorte de perversion. L’action politique, jusqu’ici, risquait de pervertir celui qui la menait parce que les jeux sont souvent pipés en Algérie, les comités exécutifs de tous les partis politiques sont très peu inscrits dans la démocratie, même s’ils le proclament. J’ai dès lors choisi la lutte dans le cadre associatif, pour les droits humains, pour ne justement pas être dans la lutte partisane, politique, pour ne pas risquer les dérives autoritaires.
 

« J’ai toujours été frappée par la manière dont certaines personnes magnifiques pouvaient être transformées dès qu’elles avaient un peu de pouvoir. »

 
J’ai toujours été frappée par la manière dont certaines personnes magnifiques pouvaient être transformées dès qu’elles avaient un peu de pouvoir. Je suis entrée également dans ce réseau parce que la société algérienne était de plus en plus travaillée par la pauvreté, la misère, l’injustice. Il m’a toujours semblé que l’action individuelle n’avait de valeur, de légitimité et de crédibilité que si elle s’inscrivait dans la solidarité. Il m’a toujours semblé que nous sommes tous responsables des victimes de notre société, et pas seulement l’Etat. Je pense que le minimum de chacun puisse faire est de manifester sa solidarité. Pour le réseau Wassila, en tant que médecin à la retraite, en tant que femme et mère de famille, plus que de parler et réfléchir, il fallait agir sur le terrain, aider les femmes victimes de violences, afin d’être dans la solidarité concrète et efficiente, ce qui ne se fait pas dans un parti politique.  
 
Le réseau est né en 2000, il y a 15 ans, au sortir des années noires. Wassila existe réellement, c’est une victime qui, en tant que jeune fille et jeune femme, depuis qu’elle est née, a subi toutes les misères du monde.
 
Au sein de la fondation Boucebsi, nous avions déjà commencé à nous occuper des victimes du terrorisme. Certaines femmes, dont le mari a été décapité, était obligées d’avoir des rôles sociaux auxquels elles n’étaient pas préparées. Ces femmes, qui avaient toujours été confinées à la maison dans de petites régions rurales étaient obligées de courir pour les papiers des enfants, de les accompagner pour les soins. Nous avons été confrontés à un véritable éclatement des liens sociaux, à une redistribution des rôles au sein des familles. Nous avons essayé d’être aux côtés des exclus pour l’accès aux soins. Les populations particulièrement ravagées et dévastées par la période terroriste furent les enfants, les femmes et les handicapés. On s’est aussi rendu compte que, lorsqu’une femme est victime de violence, son enfant l’est aussi.
 
La fondation du réseau Wassila est ancrée dans le contexte sociopolitique de la période terroriste. Cet éclatement des liens sociaux a fait que personne ne savait plus ce que chaque association faisait. En tant que membre de l’association Boucebsi, je vais un jour assister à un séminaire « SOS femme en détresse » et une jeune juriste vient m’avouer, avec beaucoup de modestie et de détresse, l’échec de son association pour la prise en charge de la jeune femme Wassila. C’est l’interrogation de cette association qui apparait… les victimes posent des problèmes tellement lourds, tellement divers, psychologiques, sociaux, médicaux, qu’il faut travailler en réseau, travailler dans un groupe, pour aider ces femmes et ces enfants victimes de violences.
 
Alors, on commence tout bêtement par un annuaire pour savoir qui est qui et qui fait quoi… Voyez les balbutiements ! On se donne des rendez-vous réguliers, c’est comme ca que l’on va prendre en charge des victimes et améliorer progressivement leur prise en charge globale de ces victimes et la pris en compte de leurs besoins. C’est, en quelque sorte, une mise en commun des ressources humaines et matérielles, des institutions, des associations et des hommes.
 

"On s’aperçoit que la première personne à qui s’adresse une femme victime de violence, c’est souvent un médecin"

 
C’était un groupe qui voulait s’inscrire dans l’action et dans la réflexion. Il y avait beaucoup de médecins, puisque l’on s’aperçoit que la première personne à qui s’adresse une femme victime de violence est un médecin et c’est bien normal. On apporte une aide médicale, juridique et sociale, comme on peut. En parallèle, on tire de ces expériences diverses réflexions.
 
Plus concrètement, comment se déroule cette action sur le terrain ? Quelles difficultés rencontrez-vous ?
 
Concrètement, nous avons aujourd’hui un centre d’écoute téléphonique anonyme et gratuit qui fonctionne au siège SOS village d’enfant de Draria, qui est tenu par une juriste, une psychologue et une assistante sociale. Elles recueillent des appels de femmes, d’enfants et même d’hommes qui ont besoin de parler. Cette  écoute s’effectue du dimanche au jeudi de 9h à 17h. Sur le même lieu, des permanences sont assurées à tour de rôle par deux personnes deux fois par semaine, les mardi et jeudi après-midi.
Nous recueillons des renseignements archivés sur chacune des personnes que nous accueillons, elles parlent autant de temps quelles le veulent. Le dimanche, il y a un plus grand nombre de personnes qui travaillent dans l’interdisciplinarité, notamment avec des sociologues… Les personnes qui ont fait la permanence la semaine d’avant exposent le cas et bénéficient de suggestions pour l’aide de tout le monde. Appels téléphoniques et accueil direct relèvent de la solidarité concrète, d’où l’importance de l’unité de lieu. On doit travailler entre écoutes et permanences. Lorsqu’un cas parait très lourd, la dame conseille à l’autre de venir à la permanence. Ainsi, il y a complémentarité entre accueil et écoute. Il peut arriver que l’on accueille une même personne tous les jours.
 
Quelles sont vos difficultés aujourd’hui ?
 
Des difficultés ? On a jamais fini d’apprendre, d’innover, de rectifier puisque la matière est difficile et lourde. Lors de l’écoute, il y a beaucoup d’obstacles liés à la prise en charge, à l’accueil et l’écoute en raison parfois de la dureté des thèmes évoqués. Il faut être vigilant et alerte. Nous avons des difficultés avec le risque de pervertir la qualité et l’efficience de la prise en charge par l’impossible objectivité ou la trop grande subjectivité que l’on risque de mettre dans cette relation. Il faut être vigilant et être dans une pratique bonne et juste à tout moment, ce qui est difficile. D’autre part, nous avons eu à aller chercher le savoir et la connaissance concernant la douleur et la souffrance.
 

« Le féminisme est la lutte contre la violation des droits d’une catégorie dans le genre humain, en l’occurrence les femmes, mais il s’agit d’une lutte au même titre que toutes les autres violations des droits de la personne, que toutes les injustices et que toutes les discriminations »

 
Vous êtes intervenue au lycée à l’occasion de la journée de la femme. Pour vous, qu’est-ce que le féminisme ?
 
Pour moi, le féminisme est la lutte contre la violation des droits d’une catégorie dans le genre humain : les femmes, au même titre que toutes les autres violations des droits de la personne, de toutes les injustices et de toutes les discriminations. Le féminisme, c’est la lutte contre le sexisme et contre les sexistes et malheureusement, cette violence est universelle. Pour moi, lutter contre ces discriminations de statuts à l’égard des femmes dans les sociétés patriarcales est de même nature que tous les racismes, les colonialismes, les discriminations. C’est la lutte contre tout ce qui est basé sur des rapports de pouvoir puisque, dans les sociétés patriarcales, on a décidé que l’homme va contrôler la vie quotidienne et avoir un regard sur tout ce qui concerne la vie des femmes. Cela commence par l’éducation (à l’égard des filles comme des garçons) qui perpétue cette discrimination qui est transmise par les hommes, comme par les femmes, de génération en génération. Tout le monde est dans un rôle social. Chaque sexe est assigné à un rôle et celui-ci est appréhendé, appris dès l’enfance. Etre féministe, c’est lutter contre cela.
 
Cette notion est-elle compatible avec l’islam ?
 
L’Islam tel que je le comprends, oui ! En revanche, ce n’est pas compatible avec l‘islamisme ! Ce n’est pas compatible avec l’intégrisme musulman, chrétien, juif ou que sais-je ? Ce n’est compatible avec aucune déviance, ni avec certaines idéologies, ni avec certaines croyances. Mais si vous considérez que les religions mettent en valeur ce qu’il y a de meilleur en l’homme : la charité, la morale, la partage, l’islam est alors ô combien compatible avec le féminisme ! J’en suis convaincue !
 
La place de la femme en Algérie a-t-elle évoluée ?
 
La femme, dans l’espace public algérien, elle est visible et c’est très bien ! Elle est au travail, à l’université. Elle est, je crois, majoritaire en médecine et en magistrature. Cela dit, si c’est pour ne pas exercer ensuite de véritables droits, si c’est pour être dans un écartèlement constant entre la sphère publique et privée, rendant la situation éminemment pathétique et douloureuse, ce n’est pas vraiment un progrès. Elle est Juge à l’extérieur ou Chef de service à l’hôpital mais, dans l’espace privé, on lui signifie souvent que, sous le poids d’idéologies rétrogrades, son statut est celui que la société patriarcale lui a désigné depuis l’enfance à savoir celui d’être au service l’homme et d’être soumise…
Sur le plan des statistiques, il y a un grand espoir à mettre en valeur cette prise en main des femmes de l’espace public, notamment au travail, mais je serais plus nuancée en constatant que le contrôle de ce statut encore discriminant est très important. La discrimination est véhiculée par le discours social et politique. Il y a encore beaucoup de chemin à faire et de combats à mener.
 
L’Etat algérien vous soutient-il ? Pensez-vous qu’il vous aide de quelque façon que ce soit ?
 
Quand l’Etat prend conscience des conséquences ravageuses des violences, quand il se rend compte que certains problèmes ne peuvent pas être gérés entre citoyens et qu’il prend des mesures d’ordre politique, il nous aide grandement. En effet, ce qui fait la différence entre les pays, les sociétés, c’est souvent la différence de traitements par les Etats de ce phénomène de la violence et des discriminations. En effet, la violence conjugale et les autres violences sont présentes partout, dans toutes les cultures. Cela fait partie de tous et de chacun d’entre nous, quelque soit le degré de civilisation. Lorsque l’Etat algérien prend en compte la violence et prend des mesures concrètes, c’est très bien. Quand, récemment, une nouvelle loi criminalise la violence contre les femmes, avec un arsenal juridique protègent les enfants et les femmes, c’est excellent, on applaudit. Mais les débats catastrophiques qui ont entouré le vote, de manière injurieuse pour les femmes, tout cela nous a beaucoup inquiété(e)s, ce fut comme si la société manifestait un refus de s’améliorer... Cela dit, on doit continuer d’interpeller les pouvoirs publics, car il a souvent les moyens de faire avancer la société. En revanche, il faut reconnaître que construire une citoyenneté, avec vraiment des citoyens et des citoyennes, cela prend du temps et c’est une longue construction pour moi.
 
Que faut-il faire encore ? Que reste-t-il à faire ?
 
Qu’est-ce que nous apprend l’expérience des sociétés et de la réalité humaine? C’est que rien n’est jamais acquis. Quand bien même il y aurait un arsenal juridique et la pratique d’un droit, ils peuvent toujours, à un moment ou à un autre donné, reculer, s’émousser. Donc la vigilance est tout le temps de mise. Ca, c’est dans les sociétés ou il y a une expérience de la pratique de l’Etat de droit. Je vous laisse deviner ma réponse quand il s’agit d’une société et d’un Etat où tout est encore à construire… c’est-à-dire la culture de la démocratie, la culture de l’application impartiale de lois qu’on a écrit sur papier, une vigilance à l’égard des vieux démons archaïques et rétrogrades qui menacent toujours de se réveiller. Bien sûr, tout est à faire et tout restera toujours à faire. Peut être qua ma génération aura fait quelques progrès, votre tâche à vous sera de ne pas vous contenter des discours et de veiller à ce que ces lois soient appliquées, que cela soit une réalité.
 
Yacine Chitour, 2.1 – Liad, Alger
Article publié dans le Journal du Liad n°14, janvier 2016